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À l'ombre de l'Orford

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Jacques Desmarais
Envoyé Le mardi 07 mars 2006 23:00



Je partage avec le Premier ministre du Québec l'insigne fierté d'être un fils des Cantons-de-l'Est. On ne choisit pas son pays natal ni ses frères et soeurs. Plus jeune, une fois traversé le pont de fer de la rivière Noire, puis la grosse côte franchie, on se retrouvait chez ma grande soeur au sortir du village.

Chez elle, je trouvais d'abord dans l'air de la cour beaucoup plus d'écho. Puis surgissait à l'horizon comme une grosse bête bleue étirée qui avalait mes pensées pendant de longues minutes. C'était le Mont-Orford, je ne le savais pas, vu du canton d'Ely en piquant tout droit par-dessus l'épaule du canton de Stukely.

Plus tard, en camping avec les gars du secondaire, nous irions faire quelque ramdam de jeunes flots, chanter à la belle étoile en éperonnant de tout notre soûl les flancs boisés de la belle bête increvable. L'hiver dernier, ma blonde et moi sommes allés skier au moins quatre dimanches. Et puis encore, à l'été 2005, nous avions la chance de passer la saison en face, à Peasley.

De mai jusqu'à l'or d'octobre, je ne me suis jamais lassé de suivre à la trace l'état du grand crâne d'Orford, tantôt renfrogné et gris métallique avant l'orage, tantôt complètement anéanti sous un mystère de brume, mais le plus souvent droit devant comme un souverain noir et vert se mirant, de loin en loin, dans l'étang.

Les aïeux de ce royaume rieur ont fait preuve d'une vision remarquable et d'une générosité qui ne court pas les annales en mettant en commun leurs terres et en léguant à tous le Parc et les cimes du Mont-Orford. Alors que le temps des sucres ensorcelle à nouveau le coeur des érables qui dominent la montagne, j'ai entendu aux nouvelles aujourd'hui que c'était une erreur historique d'avoir attaché un centre de ski et un terrain de golf à ce parc national! Entre fils héritiers, nous n'aurions pas, il me semble, à rappeler qu'un grand poète a, par-dessus le marché, ensemencé ses mots avec la terre et le vent âpre des environs : «C'est l'heure où le chevreuil vient boire à la rivière / Le couchant, au milieu de l'horizon transi / Dévale de l'Orford vers l'abîme polaire» (Alfred DesRochers, La Chasse, À l'Ombre de l'Orford).

Avec sa pointe de savant et sa voix grave, DesRochers, qui fut aussi un peu prophète dans son pays, nous renvoie à notre besogne car, des hauts plateaux de Barston-Ouest, en passant par le souffle coupé de Ste-Anne-de-la-Rochelle jusqu'à la plaine de Béthanie, nous sommes tous des petits au pied de l'Orford, cet aimant qui nous rassemble et élève notre regard. Par monts et par vaux, c'est avec amour que je rappelle ces faits. Mais cela, je le sais, n'a aucune valeur sonnante.

Un marteau pour construire des condos résonne bien plus haut que ces pauvres mots d'un habitué très ordinaire du Mont-Orford. N'empêche. « Ma joie ou ma douleur chante le paysage», disait encore Alfred. Alors, on comprendra que ces quelques allusions servent à traduire ma rage à l'idée qu'on pourra bientôt vendre au plus offrant le Mont Alfred-Desrochers et toute la suite! Au plus offrant ou au plus fort la poche libérale? Le Premier ministre croit-il vraiment être en mesure de regarder sans honte tous ses compatriotes de la terre de aurores?

Jacques Desmarais

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