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Comment, pourquoi sommes-nous dans cette galère?

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Gabriel RACLE
Envoyé Le dimanche 05 mars 2006 07:00



La situation des troupes canadiennes en Afghanistan soulève et pose de très sérieuses questions. «En Afghanistan, c'est la guerre», estime Jocelyn Coulon, directeur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix, affilié au CERIUM de l'Université de Montréal. Mais ce n'est que maintenant, alors que chaque jour apporte son lot de mauvaises nouvelles concernant nos troupes, que la population canadienne découvre que le Canada est en guerre.

Certes, le Canada est présent dans ce pays depuis quelque temps déjà. En juillet 2003, des militaires des Forces canadiennes ont été déployés à Kaboul, au sein de la Force internationale d'assistance à la sécurité (FIAS)en vue d'une opération de soutien à la paix placée sous le mandat des Nations Unies et sous le commandement de l'OTAN. L'opération «Athena», contribution canadienne à cette opération, se traduisait par l'affectation de près de 1 900 militaires canadiens, sur la base de deux rotations de six mois. En janvier 2004, le brigadier-général Jocelyn Lacroix avait pris le commandement de la Brigade multinationale de Kaboul et, en février 2004, le lieutenant-général Rick Hillier, maintenant chef d'état-major des Forces canadiennes, avait pris celui de la FIAS.
Tout a changé à l'automne 2005, le contingent canadien a alors été transféré à Kandahar, cette fois sous commandement américain, dans une région instable où les talibans demeurent très présents. Le tout s'est fait en catimini ou presque.
Au cours de la campagne électorale, ce discret transfert n'a pas fait l'objet de débats. Ce n'est qu'avec la prise de commandement par le Canada de la division qui opère dans la région de Kandahar et des pertes humaines qui y surviennent, que la population se rend compte de la situation. Et même si un brigadier-général canadien dirige cette division, il est lui-même sous commandement américain.

Ce passage discret d'une mission de soutien de la paix à une mission de guerre explique en partie que 62 % de la population du Canada s'oppose à la présence des soldats canadiens à Kandahar. Elle n'était pas prévenue.

Se pose aussi la question du passage sous les ordres des États-Unis. Le fiasco de la politique militaire de G.W Bush en Irak et ses motivations idéologiques n'inspirent guère confiance. Et pourtant, «le gouvernement Harper n'a pas l'intention de céder à la montée de l'inquiétude populaire ». Il n'y aura même pas de débat au Parlement à ce sujet. «L'engagement en Afghanistan se poursuivra, quoi que pourraient en penser les Canadiens. » (B. Descôteaux) On peut se demander si, dans cette situation, S. Harper a en vue les intérêts de l'Afghanistan ou les relations avec les États-Unis et sa réélection.
On peut en effet rapprocher un fait curieux et récent en se demandant fort légitimement pourquoi le ministre de la Défense, l'ancien brigadier-général Gordon O'Connor, a exhumé le 23 février dernier le bouclier antimissile que Paul Martin avait enterré précédemment. Il ne peut évidemment s'agir d'une simple prise de position par opposition à celle du gouvernement précédent. Le sujet est trop sérieux.

Apparemment, les circonstances ne se prêtaient guère à une telle initiative. Du côté canadien, la population est loin d'être majoritairement acquise à une participation à ce dispositif, pas plus qu'elle ne voit d'un bon oeil les militaires canadiens en Afghanistan jouer le rôle de troupes combattantes actives. Par ailleurs, si le gouvernement minoritaire conservateur présentait le projet à la Chambre des communes, il risquait fort probablement un échec, puisque les trois partis de l'opposition se disent clairement contre cette initiative. Il est difficile de croire que le ministre ignorait ces données.
Du côté des États-Unis, le bouclier semble plutôt en sommeil ou plus exactement en mode de recherche offensive. «Le Secrétaire à la Défense américain Donald Rumsfeld serait en train de développer une stratégie hautement controversée. Il s'agirait d'une nouvelle stratégie d'attaques préventives servant à contrecarrer les mesures que de nombreuses nations auraient prises afin de protéger leurs missiles du système de défense antimissile américain.» (Echo-Actu, février 2006) Il se pourrait fort que l'on discute de plusieurs options sur la stratégie à adopter et le moment n'est peut-être pas venu de mêler le Canada à ces discussions et à ces études internes militaro-indutrielles.
C'est ce que pourrait peut-être laisser sous-entendre la déclaration de David Wilkins, ambassadeur des États-Unis au Canada: «Je ne suis au courant d'aucune nouvelle proposition ou effort visant à rouvrir des discussions sur le bouclier antimissile, tant au Canada qu'aux États-Unis.»

Mais là encore, il est difficile de croire que le ministre de la Défense n'était pas au courant de cette situation et ne s'attendait pas à cette réponse. Il est normalement mieux informé de toutes ces questions que des journalistes qui ne disposent pas forcément des mêmes accès à des sources de renseignements confidentiels.

Alors, se repose la question, pourquoi le ministre a-t-il rouvert ce dossier, en sachant qu'il ne déboucherait sur rien, ni du côté canadien, ni du côté américain? On ne peut voir qu'une seule réponse. Se munir d'un bouclier politique pour affronter les États-Unis dans les discussions à venir (bois d'oeuvre, par exemple) et éviter quelques «missiles» comme les États-Unis savent en tirer pour faire obstacle à des décisions d'arbitrage ou au progrès de négociations. Autrement dit, le gouvernement conservateur ferait ostensiblement preuve, à peu de frais, de ses bonnes intentions envers les États-Unis en proposant de participer au bouclier antimissile (tout en sachant qu'il n'en sera rien), en vue de faciliter le règlement de contentieux entre les deux pays. Si le gouvernement Harper arrivait à régler, à la satisfaction des industriels canadiens, l'épineuse question du bois d'oeuvre, par exemple, il pourrait en tirer profit lors des prochaines élections. Les États-Unis, par la voix de leur ambassadeur, sembleraient bien acquiescer à cette stratégie subtile.

Le rapprochement de tous ces faits pose plus de questions qu'il ne donne de réponse. Une chose est certaine, le gouvernement Harper ne peut ignorer définitivement ce que pensent les Canadiens. Si nos troupes doivent rester dix ans en Afghanistan, selon le général Hillier, il faudrait peut-être qu'on en parle ouvertement. Combien cet engagement va coûter au Canada de pertes en vies humaines et de milliards de dollars, et pour quels résultats? Le bourbier irakien n'inspire pas confiance, avec ses pertes par centaines et ses milliards de dollars gaspillés pour rien. L'alignement sur la politique de G.W. Bush et de son administration mérite des éclaircissements. Sur tous ces points, les obtiendrons-nous?

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