Afghanistan - Une mission de 2,6 milliards pour le Canada
Mots clés :
Ottawa -- Alors que les Forces armées canadiennes sont victimes d'accidents et d'attaques de plus en plus violentes en Afghanistan et que le gouvernement Harper sent monter la pression populaire ici au pays, on apprend que les coûts de la mission canadienne en Afghanistan sont en forte hausse. Depuis 2001, Ottawa a dépensé plus de 1,9 milliard de dollars pour ses activités de lutte contre le terrorisme en Afghanistan. Et selon les informations obtenues par Le Devoir, les deux prochaines années de mission du Canada dans ce pays pourraient coûter 700 millions de plus au bas mot. Sans compter, dans le domaine de l'aide internationale, les centaines de millions supplémentaires que le gouvernement devra aussi mettre sur la table.
Ces chiffres ne peuvent qu'augmenter rapidement en raison de la nouvelle mission canadienne dans le sud du pays. D'ailleurs, les hauts dirigeants de l'armée canadienne répètent sur toutes les tribunes que le danger est bien réel et que la population doit s'attendre à d'autres mauvaises nouvelles.
Cela tombe d'autant plus mal qu'un sondage CTV-Globe and Mail paru la semaine dernière indique que 62 % de la population du Canada s'oppose à la présence des soldats canadiens à Kandahar. Or il faudra s'y habituer, a prévenu le commandant en chef des forces armées, le général Rick Hillier, puisque le rôle du Canada en Afghanistan est central et pourrait donc durer encore dix ans, rien de moins.
«Ce pays est passé d'un état assez avancé à celui d'une nation qui vit à l'âge de pierre. On ne pourra pas le reconstruire en quatre ou cinq ans. L'OTAN considère cette mission avec la perspective d'être là pendant une décennie. Au bas mot. Et la demande sera très forte pour que le Canada apporte sa contribution tout au long de cette période», a soutenu Rick Hillier au Globe and Mail hier. Pour l'instant, la mission officielle du Canada en Afghanistan doit prendre fin à l'automne 2007.
Le gouvernement Harper n'a d'ailleurs pas l'intention de céder à la montée de l'inquiétude populaire. «Nous sommes très clairs dans ce dossier, nous soutenons entièrement nos troupes en Afghanistan, a affirmé hier le ministre des Affaires étrangères, Peter MacKay. Nous n'avons pas l'intention de tourner le dos à cette mission. Nous serons aux côtés de nos alliés.»
Bref, rien à l'horizon pour faire diminuer les coûts de la mission canadienne en Afghanistan, qui ne cessent de s'accroître. Selon les chiffres du ministère de la Défense nationale, entre 2001 et l'année fiscale 2005-06, qui prendra fin le 31 mars prochain, Ottawa a déboursé 1,714 milliard de dollars dans le cadre de ses trois opérations là-bas. Il s'agit de coûts supplémentaires, ce qui exclut les salaires et les autres frais fixes que l'armée doit acquitter chaque année, missions à l'étranger ou pas.
Plus précisément, le gouvernement a assumé une facture de 588 millions pour l'opération Apollo (2001-04), qui consistait à surveiller l'océan Indien. L'opération Athena, dans la région de Kaboul (de 2003 au début de 2006), aura quant à elle coûté 840 millions. La mission Archer, qui commence à peine et qui a nécessité de gros investissements dans le domaine de la sécurité, a déjà coûté 286 millions. La Défense nationale précise que ce dernier chiffre est encore une estimation et que la véritable facture sera connue seulement à l'automne. Total: 1,714 milliard.
Toutefois, l'opération Archer coûtera beaucoup plus cher. Selon les estimations de la Défense nationale obtenues par Le Devoir, il faudra ajouter plusieurs centaines de millions d'ici 2007. Pour l'année financière 2006-07, l'armée juge qu'elle aura besoin de 498 millions de dollars pour ses opérations à l'étranger alors que, pour l'année suivante, soit 2007-08, la somme pourrait augmenter à 512 millions.
Ce milliard de dollars en deux ans concerne toutes les opérations de l'armée dans le monde. L'armée n'a pas voulu ventiler ses chiffres en fonction des diverses missions qu'elle mène. Mais comme l'opération en Afghanistan est de très loin la plus importante avec ses 2300 soldats, elle a accaparé 70 % du budget des opérations à l'étranger en 2005-06. Ainsi, en transposant ce pourcentage minimal -- minimal parce que la nouvelle mission pourrait coûter plus cher en raison des risques accrus --, on obtient au bas mot 700 millions. Mais pour ce faire, l'armée devra avoir obtenu cet argent dans les deux prochains budgets fédéraux, comme elle le demande.
Cependant, tout n'est pas encore comptabilisé. À cette somme de 2,4 milliards, il faut ajouter une autre tranche de 234 millions de dollars, utilisés pour l'achat d'équipements d'urgence destinés à l'Afghanistan.
Bref, en ajoutant ces 234 millions à la cagnotte, la mission du Canada en Afghanistan pourrait avoir coûté 2,634 milliards à l'automne 2007. Et on ne parle pas des chiffres au-delà de 2007 dans l'éventualité où les opérations du Canada se poursuivraient. À titre de comparaison, les États-Unis ont dépensé près de 400 milliards en Afghanistan et en Irak depuis 2001.
L'Agence canadienne de développement international (ACDI) aura elle aussi contribué à rebâtir l'Afghanistan. Entre 2001 et 2009, Ottawa aura investi une autre somme de 616 millions de dollars. Il s'agit d'une hausse spectaculaire compte tenu du fait qu'avant 2001, le Canada ne versait que dix millions par année en aide internationale à Kaboul.
Cette somme de 2,6 milliards représente-t-elle trop d'argent pour une telle mission? «Si l'idée consiste à réhabiliter un État, non, ce n'est pas cher», estime Jocelyn Coulon, directeur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix, affilié au CERIUM de l'Université de Montréal.
Selon M. Coulon, il est tout à fait normal que le Canada reste sur place après 2007, comme l'a affirmé Rick Hillier. «Si on décide d'intervenir dans des États en déroute, il faut être prêt à être là à long terme. C'est le temps que ça prend pour reconstruire un pays.» Réagissant aux résultats du sondage CTV-Globe and Mail, M. Coulon souligne que les Canadiens devront s'y faire. «Les gens sont habitués à des missions de maintien de la paix consensuelles, plus faciles, [lors desquelles] le Canada patrouille une ligne de cessez-le-feu en donnant des bonbons aux enfants. Mais ce type de mission existe de moins en moins. En Afghanistan, c'est la guerre.»
Vos réactions
Comment, pourquoi sommes-nous dans cette galère? - par Gabriel RACLE
Le dimanche 05 mars 2006 07:00

