Une arme à deux tranchants
Mots clés : kirpan
La Cour suprême, contrairement à ce qu'on pense, n'a pas tranché dans l'affaire du kirpan: elle a plutôt glissé sur la pente savonneuse de la rectitude politique. Et, ce faisant, elle nous oblige à nous interroger sur les limites du droit, ses accommodements et ses conséquences sur l'avenir collectif. À moins que l'avenir collectif ne se transforme en une addition d'avenirs individuels, ce qui est bien l'esprit du jugement des honorables.
Dans le cas des sikhs et du poignard, il sera difficile de faire comprendre aux gens de bonne volonté qu'on peut porter un couteau de 12, voire de 20 centimètres à l'école mais pas dans une cour de justice, en prison ou en avion. Or cela ne saura tarder dès lors qu'un condamné ou un voyageur sikh se présentera devant les tribunaux ou se retrouvera derrière les barreaux. Ceux qui estiment qu'il faut éviter de défendre une position absolue et être pragmatique seront à même d'évaluer les conséquences à long terme de cette supposée souplesse. Quel sera l'argument juridique pour interdire le poignard dans une cour de justice alors qu'on le permet à l'école? Qui peut répondre à pareille question? Si le poignard est un signe religieux, il devient un objet sacré autour duquel aucune restriction ne peut être appliquée.
En fait, nous sommes dans le déni, pour ne pas dire le délire. Les tribunaux marchent sur des oeufs, les politiciens retrouvent (facilement) la langue de bois et les compréhensifs jusqu'à plus soif brandissent le spectre de l'exclusion et du racisme envers ceux qui ne sont pas «nous», ce «nous» haïssable, menaçant et intolérant qu'on appelle la majorité silencieuse. Comme nous n'en sommes pas à une culpabilisation près au Québec, on nous apprenait jeudi que le jeune sikh au coeur de cette affaire n'a pas attendu la décision des tribunaux et fréquente désormais une école privée anglophone moins ostracisante. Il porte un poignard mais ne parle plus le français. Et vlan!
La faiblesse du jugement de la Cour suprême repose également sur le fait qu'elle est incapable de se prononcer sur un principe. Oui, le jeune peut porter le kirpan parce que celui-ci repose dans un étui et que le garçon n'a pas de comportement jugé agressif. Des honorables juges, on est en droit de s'attendre à une largeur de vue, à une position de hauteur, pas à un jugement par le petit bout de la lorgnette. La cour ne s'appelle pas «suprême» sans motif.
Mais une des grandes inquiétudes devant ces accommodements juridiques concerne la réaction populaire. À ce jour, il ne semble pas y avoir suffisamment de nuances dans l'application des droits individuels eu égard aux droits collectifs. En d'autres termes, il faut à tout prix éviter que ne s'insinue dans l'esprit des gens le sentiment confus que les droits de l'un ne s'arrêtent pas aux droits des autres. L'équilibre social est une construction fragile, et l'apparence de coups de force risque de déstabiliser cette construction. Avec quels arguments peut-on convaincre les gens du bien-fondé de l'interdiction de réciter une prière avant la classe ou avant les travaux d'un conseil municipal alors qu'on permet à un enfant de porter une arme, à ses yeux un symbole religieux? Une photo d'un poignard ferait l'affaire, d'autant plus que l'homme moderne se distingue de l'homme primitif par sa capacité à symboliser les choses. Le cannibalisme est loin de nous et, pourtant, les catholiques mangent le corps du Christ et boivent son sang en communiant de l'hostie et en buvant le vin.
Ceux qui appuient la décision de la Cour suprême le font au nom du pragmatisme et misent sur la force d'attraction de la société d'accueil dont ils vantent souvent le multiculturalisme. Nous croyons plutôt que la vertu est l'ennemi du bien et qu'on ne peut pas pratiquer une tolérance à sens unique. Notons à cet égard que les sikhs qui se sont présentés cette semaine à la Cour suprême ont été autorisés à ne pas se soumettre au système de sécurité à travers lequel passent tous les visiteurs. Ils ont donc pu conserver leurs poignards à l'intérieur de ce lieu hautement symbolique même s'ils n'ont pas été présents dans la cour elle-même. Il ne faudrait pas se retrouver un jour confronté à la négation par des lobbys d'individus de l'existence même de ce qu'on nomme les droits collectifs. Adieu la société, bienvenue l'individu...
denbombardier@videotron.ca
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