C'est la vie! - Givré des glaces

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Josée Blanchette
Édition du vendredi 03 mars 2006

Mots clés :

Le Belmondo de la grimpe

Le grimpeur de glace: un étudiant en langues vivantes.
Photos: Guillaume Vallot

Parc Forillon -- C'est au sommet de Cap-Gaspé, mon Arcadie secrète, entre les falaises au relief sauvage et un phare borgne qui cligne de l'oeil en silence, que j'ai pris la pause-thé en compagnie du glaciériste et photographe-reporter français Guillaume Vallot. En homme de grimpe avisé qui a foulé le sommet de l'Everest, il a apporté son thermos de thé sucré au sirop d'érable et m'en offre une tasse.

La conversation bifurque inévitablement vers la glace, son élément, sa vie, sa plus vaste patinoire après l'amour. Tout autour de nous, des arbres de givre assurent une présence fantomatique et cristalline. Au loin, des plaques tectoniques de glace s'entrechoquent et réfléchissent une lumière pâle sur les eaux sombres du fleuve Saint-Laurent. Les éléments sont en place, ne reste plus qu'à se laisser glisser.

Venu couvrir le Festi-Glace 2006 près de Québec et la Traversée de la Gaspésie (TDLG), Guillaume est un journaliste-participant comme Jean-Paul Belmondo est un acteur-cascadeur. Ses photos sont à la fois saisissantes et périlleuses, lumineuses et vertigineuses. Pas pour rien qu'on le surnomme «le givré». Son trip? Grimper des cascades de glace au péril de ses jours, s'arracher à la pesanteur de cette planète qui le scotche, caresser des formes frigides et éphémères qui réfléchissent l'oblique de la lumière.

«L'homme fait des efforts parfois pathétiques pour s'arracher du sol. Le grimpeur est un acrobate qui lutte contre la pesanteur en essayant de développer une quadrupédie sur des supports où les choses pour s'accrocher sont de plus en plus improbables, avec des prises de plus en plus petites. C'est d'une symbolique complexe, évidente, liée à la toute-puissance, au désir d'échapper à la condition humaine, c'est Icare qui s'envole... », dit ce grand gaillard de 35 ans qui s'est accroché aux parois de glace en Russie, dans l'Ouest canadien, en Norvège, en Écosse.

«Le Québec demeure un haut lieu mondial de la cascade de glace. Vos hivers sont longs, les périodes de froid régulières, ce qui permet à des ruissellements très fins de produire des structures uniques au monde. De plus, au Québec, la couleur des eaux contribue à créer d'immenses sucettes de caramel, célèbres dans le monde. Je pense à la cascade de glace de la Pomme d'Or à La Malbaie, l'une des dix cascades les plus célèbres dans le monde.

«Ce sont des peintures ocre, caramel, fauves, brunes, orange, chargées d'alluvions et d'éléments ferrugineux, créées par la nature et très belles à grimper. Face à ces sculptures de glace et de givre, c'est le même processus émotionnel que devant un Van Gogh ou un Matisse. Ça me fout les larmes aux yeux de voir la lumière horizontale à travers cette matière. Le monde est déformé, tu le vois à travers ce kaléidoscope merveilleux», s'extasie ce passionné du froid qui a complété la scolarité d'un doctorat en géographie alpine à l'Université de Grenoble.

Montagnard aguerri, Guillaume est l'archétype du sportif de l'extrême, enfourche les vélos de montagne, se laisse tomber en chute libre, en parapente, chausse toutes les sortes de skis, pratique toutes les formes d'alpinisme pour finalement choisir l'hiver. «L'expérience de la montagne est différente lorsqu'elle s'accompagne d'un effort, dit-il. C'est un paysage que tu as gagné par la force de tes mollets. Il y a un don de soi à la nature. Le beau qui t'a coûté, c'est une des définitions du merveilleux.»

La sensualité d'un glaçon

Pour le grimpeur de glace, l'élément naturel, même congelé, est d'une importance capitale. «La pesanteur, c'est la planète, c'est sa masse qui l'introduit. Tu grimpes, tu t'élèves le long de cette planète même. Le substrat naturel a été mis en place par le Big Bang, un jeu cosmogonique, transcendantal. Grimper un mur artificiel n'est d'aucun intérêt pour moi. Le rocher, lui, a mis des millions d'années à se construire. Les formes relèvent du toucher, de la sensualité. Un grimpeur de rocher est un étudiant en langues mortes, un grimpeur de glace, un étudiant en langues vivantes.

«La glace te parle et l'ouïe est importante. Le son du piolet qui frappe la glace t'annonce plein de choses; il y a tout un répertoire de bruits de lames qui tapent la glace qui nous indique si l'ancrage est sûr ou pas. Ça prend des années à maîtriser ça et on ne l'apprend pas dans les livres. Toute ta vie est contenue dans ce son, dans les éclats, la manière dont cette glace s'est écaillée autour de la lame.»

Pour cette raison, beaucoup de grimpeurs de rochers ne supportent pas la glace, la trouvent trop instable. «Moi, je la préfère, insiste Guillaume. Je suis tombé en amour avec la glace. Je me suis réalisé sur la glace d'un point de vue acrobatique. Je suis né sur la banquise, je suis un phoque.» Je lui ai chanté La Complainte du phoque en Alaska, il a versé une larme qui a gelé sur le bout de son nez. Nous nous sommes reversé du thé avant de poursuivre l'ascension.

C'est un troisième voyage au Québec l'hiver pour ce givré qui n'en a que pour les cascades d'eau gelées: «On les trouve dans les pays de froid et d'eau, de peu de reliefs et d'altitude. Les éclaboussures gèlent sur les côtés de la cascade d'eau -- comme aux chutes Montmorency -- et d'autres éclaboussures gèlent par-dessus. Ça finit par se refermer et créer un tunnel de glace autour de la cascade qui s'auto-emprisonne.

«Mais il y a toujours de l'eau vivante qui coule au centre et ça, c'est fascinant. La cascade se garde une moelle épinière d'eau courante à l'intérieur. Tu grimpes le long de cette colonne, cette cheminée, tu traces des lignes sur cette fusée blanche ou ocre dans un univers rocheux. J'aime le côté éphémère des cascades: certaines ne peuvent être grimpées que trois jours durant l'année. Il faut attendre qu'elle soit "faite", en condition, mais elle demeure toujours potentiellement dangereuse.»

Quand je pense à Fernande

Face à cet univers liquide devenu solide, ce yin transformé en yang, ce peuple de stalactites armé jusqu'aux dents, ces champs de méduses, ces amas de choux-fleurs, ces pétales éclatés, Guillaume évoque l'appel érotique: «Toutes les cascades de glace sont des maîtresses qui m'appellent. J'ai besoin de ressentir une invitation. Je suis un amant, je me propose, c'est très phallique et j'ai besoin qu'elle me dise: "Tu viens ou tu viens pas?" Si j'ai un doute, si elle me dit non, j'y vais pas, quoi!»

Bon, normalement, une phrase comme celle-ci et je fonds, mon pergélisol ramollit. Mais vous me connaissez, stoïque en tout: je suis restée de glace.

cherejoblo@ledevoir.com

***

Ceci n'est pas un blogue

Une crisse de chute sans parachute

Ils sont quatre «givrés», trois Français et un Québécois, qui décident de faire un film sur leurs escalades glacées au Québec. Ils ont consacré un mois, l'an dernier, au tournage de ce petit film très franchouillard doublé en «français» pour les malentendants! À part les quelques inévitables clichés (autochtones qui parlent de leur souveraineté, traîneaux à chiens et dégustation de poutine), le véritable intérêt du film d'aventure intitulé Québec givré réside dans les prises de vue fabuleuses.

Plusieurs cascades gigantesques sont filmées, dont une, «ouverte» par les givrés, la Belle Bleue, au-dessous du pic de l'Aurore, près de Percé. Le vrai but de l'aventure est de trouver une cascade mythique assez déversante pour leur permettre de la grimper puis de la sauter en base jump, munis d'un parachute. Pas reposants, ces givrés, j'aimerais pas être leur mère.

Une partie du film est consacrée aux accidents de parcours, notamment une chute spectaculaire du photographe Guillaume Vallot à la cascade baptisée «Canelloni du curé», près de Percé.

«Je n'ai pas été assez patient, je n'ai pas assez observé, reconnaît humblement le grimpeur. Il y a des règles à respecter, faut scruter la glace, regarder sa température, comment elle est accrochée, la couleur, comment elle tinte au piolet, comment elle te parle... »

La bascule

Guillaume avait trop envie de se faire le long tube de glace bleue qui pendait mais qu'il savait fragile. Il monte en solo intégral, sans protection aucune. À près d'un mètre du sommet, soit à 15 mètres du sol, sa corde reste accrochée dans un bloc de glace et se tend. Personne n'assure derrière. C'est la bascule. «Je me suis senti tomber et je savais que mon espérance de vie était de quelques secondes lorsque j'ai entendu la cascade s'effondrer en même temps que moi. Tomber en cascade, c'est mauvais, mais tomber avec la cascade qui s'écroule sur toi, c'est le schéma type du mec qui est mort», se rappelle le grimpeur extrême.

«Ma dernière pensée? Je suis mort en Gaspésie. Je meurs jeune comme dans la chanson de Brel, Le Moribond: "C'est dur de mourir au printemps, tu sais." Il ne me restait plus qu'à mourir dignement et atterrir debout, sans crier. Comme j'ai fait du judo pendant 15 ans et que l'été, je pratique la descente de canyon en me jetant dans des vasques d'eau, je sais impacter. Je sais gainer en l'air et bander mes muscles.»

Personne n'a compris comment il s'en est tiré sous 15 tonnes de glace avec une simple côte flottante cassée et quelques meurtrissures au visage. «Le plus extraordinaire, c'est lorsque j'ai relevé la tête et constaté que j'étais vivant. Au lieu de la glace, le ciel brillait au-dessus de moi. Il y avait la présence terrifiante d'une absence.»

Chez nous, on l'appelle Dieu, mon vieux.

***

Pour connaître la suite, cliquez www.tvmountain.com, puis «Boutique», puis «Multimédia», puis «Alpinisme». Le film Québec givré peut être visionné sur un ordinateur et coûte 23 euros.


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