L'archiplanète
Mots clés : starchitecte, architecture
Une révolution des formes se poursuit dans les métropoles transformées en musées à ciel ouvert par les «starchitectes». L'architecture est-elle le nouveau grand art du XXIe siècle?

Nourri par l'ambition et les moyens démesurés des pouvoirs, dopé par le génie informatique capable d'élaborer des structures de plus en plus complexes, fasciné par les nouvelles matières aussi résistantes que souples et lumineuse, Frank Gehry a laissé exploser son imagination formelle pour accoucher d'un corpus d'oeuvres hyperstylisées, reconnaissables entre toutes. On se ferait milliardaire juste pour son célébrissime musée de Bilbao.
Le dernier volet de l'exposition torontoise est consacré à Transformation AGO, puisque le Canadien d'origine -- Gehry vit et travaille aux États-Unis -- réalise aussi l'agrandissement du musée où il a découvert l'art, il y a plus de soixante ans. Le chantier fermera en 2008. Comme le Royal Ontario Museum va s'agrandir selon des plans d'un autre starchitecte, Daniel Liebeskind, la capitale ontarienne aura bientôt deux signatures de classe mondiale pour refaire la barbe à Montréal, encore une fois...
Le spécialiste Georges Teyssot ne se laisse pas démonter par les dernières productions de ces vieux enfants prodiges. «Frank Gehry est pris dans un moule et il se répète, commente le professeur titulaire de l'École d'architecture de l'université Laval. Après avoir réalisé des immeubles extraordinaires dans les années 1980, y compris le célèbre musée de Bilbao, il s'est pris au jeu et a commencé à tourner en rond. C'est un des défauts du système actuel: les architectes offrent un style bien défini et les clients leur demandent des reproductions de ce style. Le branding, l'image de marque devient un piège.» Il avoue aussi ne pas être impressionné par Liebeskind, dont le projet de tour pour Ground Zero lui semble carrément inapproprié.
On doit au professeur Teyssot Surface du quotidien. La Pelouse américaine, une exposition-phare présentée au Centre canadien d'architecture en 1998. De l'anti-star-system, où le sujet vert, humble et diablement original était examiné dans toute sa complexité, jusqu'aux ramifications politiques impliquées par le parterre de la Maison-Blanche. «La starisation a touché l'architecture tardivement, par rapport aux autres secteurs du savoir ou de la culture, poursuit-il. Le public est maintenant ouvert aux oeuvres plus expérimentales, alors que les productions d'un Le Corbusier ont pu être franchement détestées au moment de leur création.»
Les stars ont maintenant leur récompense suprême, le prix Pritzker, «le Nobel de l'architecture», remis chaque année depuis trois décennies par une fondation américaine. La liste des lauréats rassemble toutes les grandes signatures, de Gehry à Piano, de Pei à Rossi.
Il est tout de même de plus en plus difficile de s'y retrouver dans l'étonnante diversité des styles proposés. Il y a les fanatiques de formes molles ou médusantes, les zélateurs d'une sorte d'architecture chewing-gum à la limite de l'élasticité. Il y a les amateurs de monuments compactés, de blocs explosés, fracassés, mais aussi les fous de formes pures et angulaires. Il y a encore les lanceurs de toiles d'araignée et de voiles magiques.
«Les cycles durent une dizaine d'années, avec une montée, un sommet et un déclin de la tendance, poursuit le professeur Teyssot. Le déconstructivisme a connu son temps fort de 1984 à 1995. On voit maintenant s'imposer l'architecture virtuelle, que ses détracteurs appellent le blob [tiré de binary large object] en raison de ses formes spatiales organiques.»
L'informatique déplace les limites. Le logiciel Catia de Dassault-Systèmes a permis à Frank Gehry de donner naissance au musée Guggenheim de Bilbao et au temple du rock'n'roll qu'est l'Experience Music Center de Seattle (État de Washington). Certaines recherches virtuelles pointent même vers des constructions complètement utopiques, inconstructibles.
Le Museum of Modern Art (MOMA) de New York vient de lancer sa propre exposition consacrée à l'architecture, célébrant cette fois les formidables audaces espagnoles. On y retrouve des maquettes de 35 projets encore virtuels et 18 photos de réalisations récentes. La tour d'Agbar, du Français Jean Nouvel, a été décrite comme un gratte-ciel psychédélique, colorée et cylindrique. Le parc de relaxation imaginé par le Japonais Toyo Ito, pour la ville de Torrevieja, ressemble à de grands coquillages enfouis dans le sable. Pour Valencia, sa ville natale, le génial Santiago Calatrava réalise un opéra, un pont et toute une cité des arts et des sciences.
La firme suisse Herzog & de Meuron, une des plus cotées au monde, va planter un triangle échancré au centre de Barcelone, qui servira de palais des congrès. L'immeuble reposera sur d'immenses piliers. Son toit abritera un réservoir d'eau qui refroidira l'ensemble en cascadant sur les murs. On est loin de la brutaliste Place Bonaventure, même si leur production se rattache à la tendance dite «box», friande de constructions solides issues de principes géométriques.
«Herzog & de Meuron utilise l'ordinateur, mais résiste aux formes souples et organiques du blob, commente Georges Teyssot Ce sont les chefs de file de la voie box, avec Peter Zumthor, un compatriote suisse. C'est aussi une tendance très marquée par le mouvement minimaliste et conceptuel en art.»
Seulement, les pratiques elles-mêmes ne peuvent être mises en boîtes simplement. «Il n'y a pas qu'une seule façon de faire et les tendances très diverses se côtoient, résume le professeur Jacques Lachapelle, de l'Université de Montréal. L'histoire et les traditions elles-mêmes ne pèsent plus comme dans le courant passéiste postmoderne. Au fond, qu'est-ce que l'architecture? Une recherche sur les formes dans l'espace. Depuis les années 1990, les architectes redécouvrent ce langage abstrait que les modernes avaient revalorisé. Le déconstructivisme de Gehry peut être mis en parallèle avec ce qu'on appelle maintenant la tectonique, l'usage de plusieurs matériaux rapprochés et assemblés. On trouve à Montréal beaucoup d'exemples de travail sur l'enveloppe, du nouveau Palais des congrès au Complexe des sciences de l'UQAM, en passant par la Grande Bibliothèque ou l'Institut d'hôtellerie du Québec. Par contre, le déconstructivisme n'a presque pas pris ici.»
Un monde hollandais
Des preuves de plus que le secteur est totalement «mondialisé». On trouve maintenant des bâtiments marquants à Riyad, Bangkok, Hong-Kong, Londres et Berlin. Les architectes modernes construisaient déjà en dehors de leur ville ou de leur pays d'appartenance, Luis Barragan au Mexique et Le Corbusier à Chandigarh. Mais maintenant, la tendance atteint un stade supérieur. À l'exception de l'Afrique occidentale, c'est le monde entier qui en pique désormais pour l'architecture contemporaine. La Chine, longtemps restée sans architecte, après le vide de la Révolution culturelle, importe les grandes signatures, en attendant de former les siennes: Herzog et de Meuron, Zaha Hadid, Riken Yamamoto, Christian de Portzamparc.
Pour le nouveau siège social de la télévision nationale chinoise, CCTV, situé sur un site de 10 hectares dans le nouveau quartier des affaires de Pékin, l'agence OMA de Rem Koolhaas propose deux immeubles de grande hauteur, soit 230 mètres, pour une surface au sol de 400 000 m2. Le complexe ressemble à un O géant. Pour le professeur Teyssot, le starchitecte le plus remarquable, c'est ce jeune sexagénaire hollandais. Caméléon surdoué, il a produit de grandes oeuvres déconstructivistes dans les grandes années de la tendance. Il a remporté le Pritzker en 2000.
«La dernière décennie a été très hollandaise, dit-il. Koolhaas, c'est un géant au-dessus de la mêlée. C'est lui le premier architecte mondial. Il est tellement haut placé qu'il n'a pas besoin d'être relié à une tendance.»
Il cite alors trois réalisations exceptionnelles. D'abord la bibliothèque inaugurée à Seattle en 2004, un immeuble tellement attrayant que des bibliothécaires âgés ont retardé leur retraite pour profiter un peu de cet environnement de travail. Ensuite, la Casa da Musica ouverte l'été dernier à Porto, au Portugal, une grande structure blanche, vaguement cubique. Finalement, l'ambassade des Pays-Bas à Berlin, un cube de verre posé sur socle, pour affirmer la volonté de transparence et d'ouverture de la nouvelle capitale allemande.
Mais l'architecture peut-elle encore vraiment incarner la «physionomie des nations», comme le voulait la formule ancienne? En dehors du new-yorkisme ou du bilbaoïsme, quel salut? «Les constructions présentent toujours un aspect local, une inscription culturelle précise, répond le professeur André Cassault, également de l'université Laval, un spécialiste de la diversité architecturale dans le monde. Il faut revaloriser certaines manières de construire et d'habiter l'espace. Il faut protéger la multiplicité des formes et des techniques et lutter contre l'uniformisation. En même temps, j'observe une adaptation étonnante des formes dites universelle ou mondialisée. Un gratte-ciel à New York n'est pas un gratte-ciel à Hong-Kong. Même un profane peut établir très rapidement les distinctions de formes ou de teintes.»
Le professeur Lachapelle enchaîne en se servant encore de l'exemple local. «Je pense qu'il existe une manière québécoise de faire les choses», dit celui qui a notamment développé une base de données unique sur les projets potentiels issus des concours nationaux. «Certaines tendances sont plus fortes ici. Les concours montrent que nous sommes ouverts sur le monde, avec des filtres toutefois. L'architecture québécoise est particulièrement sensible au contexte, au régional, au patrimoine.»
Son collègue Teyssot encense le travail de Pierre Thibault. Le jeune architecte québécois peaufine en ce moment les plans de la nouvelle abbaye des pères trappistes d'Oka, qui déménageront à Saint-Jean-de-Matha d'ici la fin de la décennie. Il a aussi réalisé la résidence de Lise Bissonnette, présidente directrice-générale de Bibliothèque et Archives du Québec, construite dans le nord de Montréal, une expérience saluée par un livre intitulé La Flouve (HMH). «C'est un architecte très doué, très original, dit le professeur, aussi tendre avec celui-ci qu'il était dur avec les géants Gehry et Liebeskind. C'est une star naissante, tout le monde le sait.»
Il mise finalement sur la prochaine révolution, qui devrait venir de la présence accrue des femmes dans ce domaine comme dans tellement d'autres. Une seule architecte a reçu le Pritzker, la Britannique d'origine irakienne Zaha Hadid. D'autres commencent à s'imposer, dont les Françaises Nasrine Seraji et Odile Deck «Les femmes représentent maintenant plus de la moitié de nos étudiants, dit le professeur. L'avenir de la profession passera vite entre leurs mains.»
Vos réactions
Aucun commentaire ... soyez le premier !

