Enseignement supérieur - L'Université de Montréal vise une position dominante au niveau international
Mots clés :
«Le phénomène de la circulation des étudiants a explosé avec l'arrivée de la Chine et de l'Inde dans l'"agenda" mondial»
L'Université de Montréal est à mettre la dernière main à sa nouvelle politique d'internationalisation. Une stratégie qui devra prendre la mesure d'une concurrence féroce que se livrent depuis quelques années les grandes institutions du savoir sur l'échiquier mondial.Sauf que... cette politique est déjà désuète, estime le vice-recteur responsable du volet international à l'UdeM, Jacques Frémont. Pourquoi? «Le phénomène de la circulation des étudiants a explosé avec l'arrivée de la Chine et de l'Inde dans l'"agenda" mondial, surtout aux cycles supérieurs.» Les chiffres sont percutants: 50 % de cette clientèle est chinoise et 30 % est d'origine indienne, dit-il. Ce qui change considérablement la donne. D'autant que, désormais, tout se conjugue à l'aune du triptyque suivant: prestige, fric et «anglo-saxonie». Ce qui laisserait des miettes aux universités francophones.
L'éveil du Tiers-Monde au partage et au transport des savoirs est-il en train de provoquer un choc tant pécuniaire que culturel sur la scène mondiale? «Oui! Et ce qui est clair aussi, c'est que les chiffres de l'UNESCO sur la mobilité étudiante laissent à réfléchir: la très grande majorité de ce mouvement se fait sur le marché de l'anglophonie, c'est-à-dire principalement dans les institutions étasuniennes; suivent le Royaume-Uni, l'Australie et même la Nouvelle-Zélande qui, il y a dix ans, établissait une politique "agressive" reconnaissant l'enseignement supérieur comme un outil de positionnement économique et d'influence.»
Enseignement supérieur et colonisation
Le vice-recteur Frémont poursuit en allant droit au but: «Il y a des dollars et des cents au bout. Et pour le dire de façon brutale, l'enseignement supérieur est le nouvel outil de colonisation. En fait, les dirigeants de certains pays d'Afrique ou encore du Pakistan, par exemple, sont des diplômés des universités Harvard, Yale, et de la London School of Economics, notamment. Lorsque ces derniers retournent dans leur pays d'origine, ils deviennent des ambassadeurs, des chefs de file et, donc, l'intelligentsia», issue du giron anglo-saxon.
Ainsi tous les feux sont-ils braqués sur les institutions anglo-saxonnes, expliquant par le fait même que la langue de Shakespeare soit devenue la lingua franca et la lingua scientifica de ce monde, observe le vice-recteur: le fait que les professeurs et scientifiques publient en anglais «ne se discute plus».
Mais tout n'est pas perdu pour autant pour les institutions francophones de prestige comme celle que dirige M. Frémont. Mais la tâche est colossale dans un monde où ça joue dur. «Notre défi est de prendre une place prépondérante. Pas d'avoir une place dans la troisième rangée en arrière et de regarder la parade passer.»
D'où l'exercice consistant, pour l'UdeM, à mettre sur papier une véritable politique d'internationalisation qui saura lui offrir «un positionnement» de marque menant à un «positionnement des équipes de recherche» et en établissant un pouvoir d'attraction sur les étudiants étrangers, sinon c'est «l'asphyxie», dit-il.
La réflexion que mène présentement la direction de l'UdeM sur son «agenda international» consiste à «transformer notre caractère francophone non pas en une tare ou un boulet à traîner, mais en une force».
Clientèle étudiante
La clientèle estudiantine de l'UdeM et de ses écoles affiliées (HEC Montréal et l'École polytechnique) en provenance de l'étranger est remarquable tant par la diversité que par le nombre. La documentation précise que 5111 étudiants étrangers parcourent les couloirs et les programmes de cette institution montréalaise, ce qui représente près de 10 % de sa clientèle totale. Ces étudiants sont issus des cinq continents et de 140 pays, dont 52 % d'Europe et plus du quart du continent africain. La France, à elle seule, fournit 43 % de tous les ressortissants sur le campus. En somme, entre 1998 et 2004, le nombre d'étudiants étrangers inscrits à l'UdeM a bondi de 78 %.
Maintenant, entre 1998 et 2004, le nombre d'étudiants en partance pour l'étranger a bondi de plus de 400 %, passant de 105 à 496. Même si la France demeure la destination première des boursiers de l'UdeM, indique-t-on dans la documentation, la carte des «destinations savoir» tend à se diversifier de plus en plus: la Belgique, l'Espagne, l'Allemagne, la Suisse, le Mexique et la Chine sont autant de destinations qui attirent l'attention des étudiants.
Ces chiffres nous dirigent inéluctablement vers la nouvelle stratégie d'internationalisation du vice-recteur, Jacques Frémont. Cette plateforme sera déposée au mois de juin. Or, la mise en service de cet ambitieux programme et de ses visées d'avenir ne passe pas «nécessairement par l'augmentation des ressources étudiantes, mais surtout par des clientèles étudiantes de la plus haute qualité car, dans cet univers extrêmement concurrentiel, la qualité devient le maître-mot».
McGill ou Montréal?
Soit, mais qui dit qualité dit prestige, et qui dit prestige dit classement. Et c'est là où le bât blesse, selon M. Frémont. Car à l'échelle internationale, il existe, à l'instar des palmarès des magazines L'actualité (écoles secondaires) et Maclean's (universités canadiennes) -- remis en question d'année en année par certains acteurs intéressés, mais néanmoins lus et considérés --, des classements des établissements d'enseignement universitaires, soit le Shanghai Jiaotong et le Times Higher Education Supplement.
Dans ce dernier classement, dit le vice-recteur, «l'université McGill est classée parmi les 50 meilleures tandis que l'Université de Montréal se retrouve au 132e rang et qu'aucune autre université québécoise n'est classée parmi les 200 meilleures». Plus le vice-recteur décline des chiffres, plus son ton monte: «L'étudiant étranger qui en fait la lecture voit, parmi les 100 premières, 85 universités anglo-saxonnes. Et parmi les 20 premières, on note 17 américaines, deux britanniques et une japonaise.»
S'il admet que son institution fait partie de l'élite universitaire non anglophone, «je pense qu'on n'est pas à la bonne place. Il faudra se retrouver parmi les 100 premières. L'un des éléments importants de ces classements, c'est la réputation. Et parce qu'on est de couleur francophone, on n'est pas "sur le radar" de l'imaginaire anglo-saxon. Et notre but est de "mettre l'UdeM sur le radar" dans cinq ans. Ce n'est pas vrai que, si on est classé 132e cette année, on va descendre dans le classement dans les années à venir du fait qu'on est francophone, notamment. Cet aspect fait partie de notre force et nous le demeurerons résolument et même [par] vengeance».
Le vice-recteur Frémont poursuit sa charge contestataire: «Si au Québec on n'est pas capable d'avoir une université francophone parmi les 100 premières de la planète, on a un [bip! bip!] problème [considérant] les milliards de dollars qu'on investit dans le secteur de l'éducation. On peut au moins se donner ça au Québec! [...] Si l'excellence au Québec dans les classements [mondiaux] se conjugue uniquement en anglais, eh bien qu'on tire les conclusions politiques qu'on a à en tirer!»
Collaborateur du Devoir
Vos réactions
Aucun commentaire ... soyez le premier !

