Opinion

Libre opinion: Le gagnant des négociations du secteur public

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Jean-Noël Ringuet, Cégep de Chicoutimi

Édition du mardi 21 février 2006

Mots clés : syndicat

Tout à fait pertinente cette critique par Pierre Mouterde (Le Devoir du 11 janvier) des «recettes syndicales traditionnelles» qui ont conduit les travailleuses et travailleurs du secteur public tout droit dans la souricière tendue par le gouvernement Charest. Il faut en effet se demander comment l'un des gouvernements les plus impopulaires de notre histoire a pu venir à bout aussi facilement d'organisations syndicales aguerries. On peut être tenté d'attribuer l'inefficacité de la stratégie du Front commun CSN-FTQ à un manque de perspicacité et de vision politique de ses dirigeants. Mais se pourrait-il que les états-majors syndicaux aient non seulement prévu, mais souhaité la loi-décret pour des raisons politiques? À mon sens, cette dernière hypothèse mérite considération.

Fin septembre, sans même avoir consulté les assemblées générales, les responsables du front commun annonçaient une contre-proposition sur le dossier salarial assortie de la menace de quatre journées de grève en novembre et décembre avec comme objectif un règlement avant Noël. Une de leurs principales considérations pour justifier ce plan d'action (excluant d'emblée la grève générale) était le risque que le gouvernement Charest prenne prétexte d'une crise sociale pour déclencher une élection générale sur le dos des syndiqués du secteur public. Il faut se rappeler que le Parti québécois, alors tiraillé en tous sens par la campagne à la direction, n'était pas du tout prêt à s'engager dans une campagne électorale où il lui aurait fallu, de surcroît, reconnaître le bien-fondé des revendications des travailleurs du secteur public. Tout comme les péquistes, les stratèges syndicaux craignaient visiblement que les libéraux ne profitent de l'occasion pour faire remonter leur cote de popularité et remporter les élections, avec les conséquences qu'on imagine pour la tenue d'un prochain référendum. L'engagement souverainiste des leaders de la CSN et de la FTQ n'est plus à démontrer; logiquement, il leur fallait à tout prix éviter ce scénario, quitte même à mettre en veilleuse l'intérêt immédiat de leurs troupes pour celui, supérieur, de la nation.

Comment expliquer la faiblesse du plan d'action CSN-FTQ, centré essentiellement sur la question salariale plutôt que sur la défense de services publics de qualité? Cette orientation a eu pour effet de dépolitiser complètement la négociation et d'en faire une simple affaire budgétaire sur laquelle Mme Jérôme-Forget, plaidant que les coffres étaient vides, s'est royalement payé la traite devant les médias. La contre-proposition salariale de septembre, sans réel effort de sensibilisation du public, n'aura finalement été qu'un gros pétard mouillé qui a isolé encore plus les syndiqués de l'État d'une population pourtant toujours majoritairement hostile à la vision néo-libérale de Jean Charest. Mais il semble, en dépit de reculs importants d'une négociation à l'autre depuis les années 1980, que les grandes centrales syndicales québécoises n'aient pas encore compris qu'on peut difficilement établir un rapport de force avec un gouvernement sans se ménager la sympathie du public: leçon élémentaire que la victoire des étudiants le printemps dernier a pourtant confirmée d'éclatante façon.

Vraisemblablement, les leaders syndicaux ont encore une fois donné priorité à la question nationale sur la question sociale, tout comme ils l'avaient fait lors du sommet du gouvernement Bouchard sur «l'équilibre budgétaire» en 1996 en consentant au déficit zéro et en se dissociant des revendications des groupes communautaires.

Depuis le décret, Claudette Charbonneau et Henri Massé poussent des cris d'orfraie, font faire des déclarations solennelles et autres barouds d'honneur dans l'enclos des assemblées syndicales et promettent un douloureux «Je me souviens» aux libéraux lors des prochaines élections. En fait, ces déclarations tonitruantes ne constituent qu'un écran de fumée servant à camoufler leur propre responsabilité dans la défaite du front commun. Cette indignation affichée ne contraste-t-elle d'ailleurs pas avec leurs réactions timides à la suite des déclarations d'André Boisclair sur son intention de ne pas rouvrir les conventions collectives du secteur public?

De toute façon, il n'est pas nécessaire de partager mon jugement que certains trouveront téméraire pour admettre que, sans même avoir eu à lever le petit doigt, le PQ s'avère le seul véritable gagnant de la négociation du secteur public. Un éventuel gouvernement péquiste n'aura plus qu'à récolter le fruit de l'action brutale des libéraux, sans en assumer la responsabilité. Même en faisant prendre un virage à droite au PQ, André Boisclair sait qu'il pourra toujours compter, dans un Québec souverain ou non, sur la collaboration empressée des dirigeants des centrales. C'est à se demander si les apparatchiks crypto-nationalistes de la CSN et de la FTQ ne représentent pas maintenant une aussi grande menace que le gouvernement libéral pour l'avenir du syndicalisme au Québec.


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