Opinion
Libre opinion: Le gagnant des négociations du secteur public
Mots clés : syndicat
Tout à fait pertinente cette critique par Pierre Mouterde (Le Devoir du 11 janvier) des «recettes syndicales traditionnelles» qui ont conduit les travailleuses et travailleurs du secteur public tout droit dans la souricière tendue par le gouvernement Charest. Il faut en effet se demander comment l'un des gouvernements les plus impopulaires de notre histoire a pu venir à bout aussi facilement d'organisations syndicales aguerries. On peut être tenté d'attribuer l'inefficacité de la stratégie du Front commun CSN-FTQ à un manque de perspicacité et de vision politique de ses dirigeants. Mais se pourrait-il que les états-majors syndicaux aient non seulement prévu, mais souhaité la loi-décret pour des raisons politiques? À mon sens, cette dernière hypothèse mérite considération.
Comment expliquer la faiblesse du plan d'action CSN-FTQ, centré essentiellement sur la question salariale plutôt que sur la défense de services publics de qualité? Cette orientation a eu pour effet de dépolitiser complètement la négociation et d'en faire une simple affaire budgétaire sur laquelle Mme Jérôme-Forget, plaidant que les coffres étaient vides, s'est royalement payé la traite devant les médias. La contre-proposition salariale de septembre, sans réel effort de sensibilisation du public, n'aura finalement été qu'un gros pétard mouillé qui a isolé encore plus les syndiqués de l'État d'une population pourtant toujours majoritairement hostile à la vision néo-libérale de Jean Charest. Mais il semble, en dépit de reculs importants d'une négociation à l'autre depuis les années 1980, que les grandes centrales syndicales québécoises n'aient pas encore compris qu'on peut difficilement établir un rapport de force avec un gouvernement sans se ménager la sympathie du public: leçon élémentaire que la victoire des étudiants le printemps dernier a pourtant confirmée d'éclatante façon.
Vraisemblablement, les leaders syndicaux ont encore une fois donné priorité à la question nationale sur la question sociale, tout comme ils l'avaient fait lors du sommet du gouvernement Bouchard sur «l'équilibre budgétaire» en 1996 en consentant au déficit zéro et en se dissociant des revendications des groupes communautaires.
Depuis le décret, Claudette Charbonneau et Henri Massé poussent des cris d'orfraie, font faire des déclarations solennelles et autres barouds d'honneur dans l'enclos des assemblées syndicales et promettent un douloureux «Je me souviens» aux libéraux lors des prochaines élections. En fait, ces déclarations tonitruantes ne constituent qu'un écran de fumée servant à camoufler leur propre responsabilité dans la défaite du front commun. Cette indignation affichée ne contraste-t-elle d'ailleurs pas avec leurs réactions timides à la suite des déclarations d'André Boisclair sur son intention de ne pas rouvrir les conventions collectives du secteur public?
De toute façon, il n'est pas nécessaire de partager mon jugement que certains trouveront téméraire pour admettre que, sans même avoir eu à lever le petit doigt, le PQ s'avère le seul véritable gagnant de la négociation du secteur public. Un éventuel gouvernement péquiste n'aura plus qu'à récolter le fruit de l'action brutale des libéraux, sans en assumer la responsabilité. Même en faisant prendre un virage à droite au PQ, André Boisclair sait qu'il pourra toujours compter, dans un Québec souverain ou non, sur la collaboration empressée des dirigeants des centrales. C'est à se demander si les apparatchiks crypto-nationalistes de la CSN et de la FTQ ne représentent pas maintenant une aussi grande menace que le gouvernement libéral pour l'avenir du syndicalisme au Québec.

