L'Université Laval s'associe à Sobeys

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Fabien Deglise
Édition du jeudi 16 février 2006

Mots clés : laval, sobeys

Création d'un supermarché-école sur le campus québécois

Après l'enseignement et la recherche, l'Université Laval aimerait bien se lancer dans... la distribution alimentaire. En effet, l'établissement planche en ce moment sur la création d'un «supermarché-école» en partenariat avec Sobeys Québec, qui chapeaute les enseignes IGA, a appris Le Devoir. Cette première nord-américaine suscite engouement, étonnement et questionnements dans la sphère universitaire.

Ce magasin, en apparence similaire à la centaine de supermarchés qui existent au Québec, doit servir de laboratoire «grandeur nature» aux professeurs et aux étudiants pour mieux comprendre les comportements des consommateurs et permettre du même coup à Sobeys «d'avancer», a reconnu le président de l'entreprise, Marc Poulin. En échange, l'université se prépare à toucher deux millions de dollars pour la création d'une chaire d'étude en commerce de détail et en chaîne d'approvisionnement en alimentation. Cette chaire devra porter le nom du distributeur.

«En étant plus proches de la recherche appliquée, nous allons générer de nouvelles idées mais aussi avoir une plus grande compréhension de l'évolution du monde alimentaire, a expliqué M. Poulin en entrevue au Devoir hier. Cela va nous aider à cheminer davantage.»

Piloté par la faculté des sciences de l'agriculture et de l'alimentation (FSAA), ce centre de formation et de recherche nouveau genre est sur les tables à dessin depuis près de trois ans dans les coulisses de la maison d'enseignement, où il évolue dans une relative discrétion. Invité à accorder son feu vert au projet hier en soirée, le conseil d'administration de l'université a toutefois préféré reporter sa décision, a indiqué un porte-parole, les membres ayant exigé des «informations complémentaires».

Selon un document interne transmis de façon anonyme au Devoir, le projet se résume à la construction d'«un véritable magasin d'alimentation, comparable par sa taille, son fonctionnement et son accessibilité au grand public à un magasin d'alimentation représentatif en Amérique du Nord, peut-on lire. Toutefois, il présentera des caractéristiques particulières de souplesse organisationnelle, de moyens de cueillette de données directement en magasin et d'accessibilité des professeurs, étudiants et groupes de recherche qui en feront une plate-forme dédiée à la formation».

D'une superficie d'environ 5000 m2, ce temple de la consommation alimentaire devrait, d'après le scénario actuel, être érigé aux frais de Sobeys «à l'ouest de l'autoroute du Vallon», sur les terrains de l'Université Laval dans le secteur Saint-Denys-du-Vallon.

Conçu pour «étudier le comportement du consommateur in situ», ce supermarché est présenté par l'administration universitaire comme «un lieu exceptionnel de stages, de formation pratique, d'études de cas et de projets particuliers pour plusieurs étudiants», poursuit la note. Les programmes d'agroéconomie, de consommation, de nutrition mais aussi de sciences et technologies des aliments pourraient tirer profit de ces installations, le tout à travers une «programmation pédagogique planifiée par un comité composé de membres de l'Université Laval auxquels se joindront des représentants de Sobeys Québec». L'auteur du document évoque d'ailleurs, à titre d'exemple, des étudiants en nutrition donnant dans ce supermarché-école «des consultations pour l'alimentation des enfants, des personnes âgées ou des personnes ayant des problématiques [sic] particulières (allergies alimentaires, diabète, etc.)».

Selon nos informations, ce projet de partenariat, malgré son ampleur, n'a étrangement pas fait l'objet de débats au sein des assemblées de professeurs des départements relevant de la FSAA, ont indiqué plusieurs sources du milieu professoral. Par ailleurs, l'homme derrière ce concept novateur en matière de recherche appliquée, Jean-Claude Dufour, professeur au département d'économie agroalimentaire et de sciences de la consommation, s'est catégoriquement refusé à tout commentaire lorsque joint par téléphone hier.

Plus bavard, Paul Paquin, vice-recteur à la recherche à la faculté des sciences de l'agriculture et de l'alimentation, estime pour sa part que la discrétion qui a jusqu'à maintenant entouré l'implantation de ce magasin-école ne relève aucunement de la cachotterie. «C'est encore à l'étape du projet et c'est pour cela que nous n'en avons pas beaucoup parlé», a-t-il expliqué en entrevue tout en saluant la création, avec Sobeys, de cette «plate-forme unique» pour l'analyse en temps réel des comportements de consommation.

Cet engouement est facile à comprendre. C'est que ce partenariat, en plus de faire naître un premier magasin-école sur un campus universitaire au Canada, risque aussi de générer des milliers de dollars en fonds de recherche, à en croire le document interne porté à la connaissance du Devoir. En effet, selon les termes de l'entente actuelle, Sobeys, en plus de créer une chaire d'étude, s'engage à accroître son don initial de deux millions de dollars «d'entrées de fonds [calculées] à partir d'un pourcentage des profits du magasin-école après impact fiscal», peut-on lire.

Ce mariage entre l'université et une entreprise privée dans le cadre de recherches n'étonne pas outre mesure Rachel Lépine, présidente du Syndicat des professionnels de recherche de l'Université Laval. «À une époque où le secteur public sous-finance la recherche, il est normal que l'université frappe à d'autres portes», a-t-elle dit.

Mais l'indépendance des scientifiques s'en trouve-t-elle malmenée? Pas plus qu'avec le financement public, a poursuivi Mme Lépine. «Les chercheurs ont l'habitude d'arrimer leurs demandes de subvention en fonction des priorités des programmes, a-t-elle déclaré. Dans ce cas, les priorités vont être dictées par Sobeys, et ce, dans le cadre des règles d'éthique et de déontologie de l'université.»

À l'heure actuelle, deux tiers des recherches réalisées dans le cadre de la FSAA sont financés en partenariat avec des entreprises privées, a indiqué Paul Paquin. «Et les résultats de ces recherches, tout le monde peut en profiter.»

Pour Martin Poulin, président de Sobeys Québec, la chose ne fait aucun doute. «Même si nous finançons la chaire de recherche, a-t-il expliqué, les recherches et analyses qui vont s'y faire vont servir à tous. Ce magasin-école et ce centre de recherche devraient d'ailleurs devenir un pôle d'attraction pour l'ensemble des membres de l'industrie.» M. Poulin reconnaît par ailleurs que les recherches privées effectués pour le compte de Sobeys resteront uniquement dans les mains de l'entreprise, comme cela se fait actuellement dans le monde universitaire.

N'empêche, l'Association des étudiants de Laval inscrits aux études supérieures (AELIES) voit ce centre d'un très mauvais oeil. Sa présidente dénonce d'ailleurs le fait que les étudiants, principale clientèle de cette épicerie, n'ont pas été suffisamment consultés pour la réalisation de ce projet. Le regroupement, tout en encourageant la recherche, déplore que celle-ci se fasse de plus en plus «au profit de l'entreprise privée».


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