Quand le médecin voit au-delà de la maladie

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Pauline Gravel
Édition du samedi 28 et du dimanche 29 janvier 2006

Mots clés :

Meilleure est la communication entre le malade et son médecin, meilleure sera la santé du patient

Atteint d'un cancer, Jacques cherche en vain chez son médecin une oreille attentive qui percevra ses angoisses et ses craintes, et qui le rassurera, voire l'encouragera le long de ce chemin semé d'embûches contre la maladie. Il ne doute pas de la compétence scientifique du professionnel qui le reçoit dans sa clinique. Mais il a l'impression que celui-ci oublie qu'un médecin est là aussi pour soigner l'âme de son patient. Jadis, les médecins de campagne n'étaient pas imbus de science, pourtant ils réussissaient à guérir maints de leurs patients par l'écoute et la compassion.

La déception de Jacques n'est pas unique. Le Collège des médecins et chirurgiens de l'Ontario publiait dans un de ses rapports qu'au cours de la dernière décennie, la grande majorité des plaintes que cet ordre professionnel a reçues de la part des patients visaient des problèmes de communication avec leur médecin et non des fautes médicales.

Une revue de la littérature scientifique effectuée par l'épidémiologiste Moira Stewart, directrice du Centre d'études en médecine familiale de la Schulich School of Medicine and Dentistry de l'université Western Ontario, a permis de relever un éventail de données convaincantes démontrant que meilleure est la communication entre le malade et son médecin, meilleure sera la santé du patient. Par exemple, la tension artérielle de patients hypertensifs et le taux de sucre de diabétiques s'étaient nettement améliorés lorsque la communication entre ces malades et leur médecin s'était bonifiée.

Plus particulièrement, une étude menée aux États-Unis entre 1980 et 1990 a montré que les patients qui recevaient une brève formation leur apprenant comment améliorer la rencontre avec leur médecin et qu'ils étaient en droit de lui poser des questions et de lui signifier quand quelque chose n'était pas clair ou les rendait mal à l'aise voyaient leur taux de sucre ou leur tension artérielle s'abaisser dans les six semaines suivant l'intervention éducative, et ce, autant qu'un médicament pouvait le faire. Par contre, au sein du groupe contrôle qui n'avait pas reçu cette séance destinée à encourager les patients à obtenir toutes les réponses à leurs questions, l'état de santé des malades était demeuré inchangé. «Si une compagnie pharmaceutique découvrait qu'un médicament abaisse la tension artérielle, elle lancerait son produit sur le marché en vantant à cor et à cri ses vertus. Or, dans bien des cas, le médicament ne ferait que reproduire les habiletés de communication du médecin avec son patient!», lance avec ironie Moira Stewart.

Compassion, empathie, respect

Dans le cadre de sa recherche sur le concept de «soins centrés sur le patient», l'épidémiologiste a observé comment les patients atteints de divers problèmes de santé, comme un cancer du sein, un diabète, un mal de dos ou une aggravation d'une maladie chronique, se rétablissaient lorsque les cliniciens qui les traitaient entretenaient avec eux une relation de confiance empreinte de compassion, d'empathie, de respect mutuel, une relation favorisant l'espoir et dans laquelle le médecin s'appliquait à reconnaître les sentiments du patient, ses tourments et la perception qu'il avait de son problème ainsi que ses attentes à l'égard de sa visite chez le docteur. La chercheuse a aussi analysé ce qu'il arrivait lorsque le médecin convenait du traitement à adopter d'un commun accord avec le patient tout en tenant compte du contexte de vie particulier de celui-ci et ne l'imposait pas comme un ordre.

«Deux mois après avoir expérimenté de tels soins centrés sur le patient, les malades voyaient leurs symptômes s'atténuer et se rétablissaient mieux», nous apprend Moira Stewart. «Sachant que l'attitude du malade, son humeur, son moral, ses préoccupations et ses craintes peuvent affecter l'issue de sa maladie, les médecins se doivent d'être attentifs aux sentiments de leurs patients», déclare la chercheuse.

Pour atteindre une telle qualité de relation, nous aurions tendance à croire que le médecin est tenu d'accorder plus de temps à ses patients, souligne Mme Stewart. Or la moitié des études affirment que ce n'est pas le cas. «Le style de communication centré sur le patient ne requiert pas plus de temps, explique-t-elle. Mais si le médecin passe plus de temps avec son patient, il pourra probablement faire plus pour lui. Ce dernier pourra livrer plus d'informations sur ses problèmes et ses préoccupations. Mais le style de communication ouvert et empreint de compassion ne prend pas plus de temps. Il demande uniquement une façon de penser différente.»

Sollicitude et écoute

«Si le médecin, l'infirmière ou tout autre professionnel de la santé font preuve d'une profonde sollicitude à votre égard et écoutent vraiment ce qui s'avère important pour vous, ils peuvent aider au processus de guérison», ajoute la Dre Christina Puchalski, professeure au département de médecine et des sciences des soins de santé à la George Washington University School of Medicine à Washington, qui est aussi fondatrice et directrice du George Washington Institute for Spirituality and Health.

La Dre Puchalski enseigne aux médecins l'importance de parler d'espoir et de spiritualité avec leurs patients. «Cela aide énormément lorsque ces deux éléments font partie du traitement», dit-elle avant d'insister sur la contribution extrêmement importante que représente la qualité de la relation entre le patient et son médecin dans le traitement et le processus de guérison.

Mais par quel mécanisme la qualité de la relation entre le médecin et son patient parvient-elle à affecter la santé du malade? La science n'a toujours pas répondu définitivement à cette question. «Il est toutefois vraisemblable que le patient devienne ainsi plus rassuré sur ce qu'il doit faire et qu'il suive ainsi mieux son traitement, explique Moira Stewart. Il est également possible que le patient se sente plus calme et confiant, mieux dans sa peau et moins impuissant, et que ces différents sentiments aient un effet physiologique.»

Il est clair que les interactions entre les individus modifient la chimie du cerveau et, de ce fait, celle de l'ensemble du corps, ce qui a pour effet d'influer sur le système immunitaire, soulignent plusieurs chercheurs. Or ces interactions peuvent aussi bien survenir avec des amis proches ou des parents qui entourent le malade qu'avec le médecin soignant lors de la consultation.

«Les succès techniques de la médecine de la dernière moitié du XXe siècle nous ont séduits et nous ont incités à croire que la technologie pouvait résoudre tous les problèmes, conclut Moira Stewart. Ils ont ainsi conduit certains médecins à oublier que la rencontre avec l'humain qui les consulte pouvait aussi participer à la guérison. Nous tentons aujourd'hui de retrouver un équilibre en prodiguant des soins qui combinent à la fois la technologie et une approche centrée sur le vécu du patient.»

Les universités américaines et canadiennes sont de plus en plus nombreuses à intégrer cette nouvelle philosophie à leur formation médicale. Le Dr Donald Boudreau, directeur du développement des programmes de médecine à l'université McGill, travaille justement à la refonte des enseignements, dans lesquels «on insistera davantage sur le rôle du médecin comme soignant et non seulement comme scientifique».


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