Alfred Brendel et la recherche de la vérité

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Christophe Huss
Édition du samedi 28 et du dimanche 29 janvier 2006

Mots clés :

Alfred Brendel

Photo: Agence France-Presse

À n'en point douter, le Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts sera plein à craquer mardi soir à 19h30 pour recevoir Alfred Brendel. Qualifié de «légende vivante», Brendel est accueilli dans le cadre de la saison de Pro Musica, dont ce sera l'événement-bénéfice.

Qu'on ne s'y trompe pas: sous ses airs très sérieux, Alfred Brendel, né en 1931 en Moravie, est un joyeux luron malicieux. Si vous lui parlez de Montréal, il vous avouera sans peine qu'il n'y a presque que de mauvais souvenirs et que cela ne peut que mieux se passer! «Il y a une sorte de malédiction montréalaise. Il n'y a aucune cité au monde où j'ai eu autant de problèmes avec des pianos. Dès ma première prestation -- en fait ma première nord-américaine avec orchestre --, sous la direction de Zubin Mehta dans le Concerto en ré mineur de Brahms, le ré central du piano restait bloqué: je devais le relever d'un coup de doigt par en dessous pendant que je jouais. C'était un cauchemar absolu. La dernière fois, j'ai joué les Variations Diabelli et tout d'un coup, au cours du concert, un marteau s'est mis à frapper les cordes de deux notes contiguës. Je ne peux qu'espérer avoir plus de chance cette fois-ci!», dit-il, rieur, en entrevue au Devoir.

Contrairement à Sviatoslav Richter, qui pouvait jouer sur des casseroles sans s'en soucier, Brendel se préoccupe beaucoup de la qualité des instruments: «Je ne suis pas un maniaque, mais une sorte de perfectionniste. Je veux que le son ne soit ni trop brillant et clinquant, ni trop atténué et doux: il doit avoir une dynamique large. Si un piano est bien réglé et accordé, vous pouvez tout jouer dessus. Pour un récital, c'est surtout l'égalité qui compte.» Pour éviter les déconvenues, Arturo Benedetti-Michelangeli allait jusqu'à voyager avec son instrument. Brendel n'en est pas là, mais il préfère jouer du piano que d'avoir un piano qui se joue de lui...

Une tradition

Rarement un documentaire sur un musicien a été aussi juste que celui de Mark Kidel, Alfred Brendel, l'homme et le masque, tourné en 1998. On y trouve un credo plus profond qu'il n'y paraît: «Si j'appartiens à une tradition, alors c'est une tradition où le chef-d'oeuvre dit à l'interprète ce qu'il devrait faire et non l'interprète qui dicte à la pièce comme elle aurait dû être ou au compositeur ce qu'il aurait dû composer.»

On le sent, en suivant sa carrière et en le voyant revenir sans cesse sur les mêmes partitions avec des modifications infinitésimales: pour Brendel une partition recèle une vérité intrinsèque. Cette quête est toujours en cours. Quand nous lui avons demandé s'il avait des regrets, des choses inaccomplies, il n'hésite pas longtemps: «Le récitatif et air de concert K. 505, Ch'io mi scordi di te?, pour soprano, piano et orchestre, de Mozart, l'une de ses plus belles oeuvres. Je l'ai jouée et enregistrée avec plusieurs chanteuses, mais je cherche toujours l'idéal. C'est une partition si difficile qu'atteindre la perfection est quasiment hors de portée.»

Son répertoire lui-même s'est restreint à celui de la grande tradition viennoise -- Mozart, Haydn, Schubert et Beethoven. «L'impression de rétrécissement est justifiée en regard de quelques pièces "physiques" que j'ai sorties de mon répertoire pour des raisons physiques: je ne joue plus les Concertos de Brahms, la Wanderer-Fantasie de Schubert, la Sonate Hammerklavier de Beethoven, la Sonate en si de Liszt. Mais il reste beaucoup de choses, et j'aime beaucoup jouer ce "répertoire restreint", puisqu'il rassemble des chefs-d'oeuvre de grands compositeurs. En Amérique du Nord certaines personnes croient encore que, si vous ne jouez pas Tchaïkovski ou Rachmaninov, vous vous ennuyez et vous ennuyez le monde!»

Ce répertoire, Brendel l'enregistre et le réenregistre. On compte ainsi trois intégrales des Sonates de Beethoven. Il a également gravé trois fois plusieurs concertos de Mozart. C'est sur Mozart qu'il concentre son activité discographique actuelle, avec des enregistrements de sonates et de concertos, dans lesquels il retrouve un vieux complice, Charles Mackerras. Qu'y cherche-t-il encore? «On ne peut qu'espérer, en tant qu'artiste, n'avoir pas fait du sur-place et s'être développé artistiquement. J'espère que ce sont des enregistrements plus essentiels, plus raffinés, plus directs; à la fois plus stricts et plus libres. En fait, je peux très difficilement répondre, dans la mesure où je n'analyse pas un enregistrement ancien avant d'en faire un nouveau et, bien sûr, encore moins en me disant: j'ai fait ceci de telle manière, il va falloir que je change pour changer.»

Le poète

Alfred Brendel a pris récemment une décision: il ne touchera plus à la musique de chambre et au lied. Une vaste tournée sur deux ans, avec son fils violoncelliste Adrian, dans les Sonates pour violoncelle et piano de Beethoven, a clos ce chapitre de sa vie. Si on lui demande ce qu'il jouera en 2007 ou en 2008, il répond en riant: «Aucune oeuvre qui pourrait vous surprendre!»

Brendel vient également de boucler une collection de disques pour son éditeur, Philips. Cela s'appelle «Artist's Choice» et regroupe certains de ses enregistrements qu'il trouve particulièrement intéressants. Les mélomanes qui connaissent déjà ses enregistrements seront intéressés de savoir que certains volumes comprendront des captations inédites de concerts. Parmi elles, Alfred Brendel éprouve une tendresse particulière pour le 1er Concerto de Brahms avec Colin Davis à Munich et le Concerto pour piano de Schumann avec Simon Rattle à Vienne.

Le pianiste est aussi poète, ce que nous révéla le documentaire précité, disponible en DVD chez BBC-Opus Arte. L'un des poèmes de Brendel a même été choisi par Luciano Berio pour sa dernière oeuvre, Stanze. Il en est très honoré: «Luciano Berio était un ami comme d'autres compositeurs que j'admire. Pour mon 70e anniversaire, le Philharmonia à Londres m'a fait un cadeau en demandant à trois compositeurs de mettre en musique trois de mes poèmes. Il s'agissait de Luciano Berio, Harrison Birtwistle et Thomas Ades. Ensuite, Berio a repris mon poème dans Stanze et Birtwistle a ajouté trois autres poèmes pour créer un cycle de quatre. Quant à moi, j'écris toujours et viens d'éditer tous mes poèmes en allemand, ainsi qu'un en français, chez Bourgois [Une aile blanche et l'autre noire, paru en octobre 2005 en France].»

Son programme montréalais ne surprendra personne: deux sonates de Haydn (Hob. XVI:42 et XVI:50), une de Schubert (celle en sol majeur, D. 894), ainsi que deux oeuvres de Mozart -- le Rondo K. 511 et le coeur, le nectar, de sa production pianistique, la Fantaisie en do mineur K. 475.

Collaborateur du Devoir

ALFRED BRENDEL

Au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts, mardi 31 janvier à 19h30, dans le cadre de l'événement-bénéfice de Pro Musica. Haydn, Schubert et Mozart. Billetterie de la Place des Arts: (514) 842-2112.

En DVD. Alfred Brendel in Portrait (BBC Opus Arte).

Cinq disques majeurs. Bach: Concerto italien et transcriptions (Philips); Brendel joue Beethoven, collection «Artist's Choice» (Philips); Brahms: Concerto pour piano n° 1 (avec Abbado à Berlin, Philips); Brendel joue Haydn et Mozart, collection «Artist's choice» (Philips); Schubert: Les Trois Dernières Sonates (Philips).


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