Victoire coup-de-poing du Hamas
Mots clés : fatah, hamas
Pas question de négocier avec une «organisation terroriste», disent Israël et l'Occident
Ramallah -- Marée verte aux couleurs du Hamas sur les territoires palestiniens. Les premières élections législatives palestiniennes en dix ans ont donné, contre toute attente, la majorité absolue aux islamistes du Hamas, une victoire dont les dimensions plongent l'Autorité palestinienne dans la tourmente et Israël et l'Occident dans la stupeur.La victoire coup-de-poing du Hamas, responsable de dizaines d'attentats suicide en Israël, provoque un gigantesque séisme politique. L'organisation armée devient le premier mouvement islamiste et fondamentaliste dans le monde arabe à prendre la tête d'un gouvernement par la voie des urnes.
Un peu plus d'un an après la mort de Yasser Arafat, son père fondateur, le Fatah s'écrase. Prenant acte, le premier ministre Ahmed Qoreï et son gouvernement ont immédiatement démissionné alors que, depuis Damas, le chef politique du Hamas, Khaled Machaal, se disait prêt à former un gouvernement de coalition. Il a réitéré «l'engagement [du Hamas] à un partenariat avec toutes les forces palestiniennes, y compris les frères du mouvement du Fatah».
Sous le choc, le Fatah ne semblait pas, dans l'immédiat, enclin à faire alliance. Selon Saëb Erakat, principal négociateur dans le processus de paix, le président Mahmoud Abbas «va charger le Hamas de former le gouvernement auquel le Fatah ne participera pas». Le nouveau Parlement devrait entrer en fonction dans deux ou trois semaines.
Quel avenir pour le processus de paix? La victoire intégriste annonce, dans l'immédiat, un gel diplomatique. Pas question de négocier avec une «organisation terroriste» qui prône la destruction d'Israël, ont réagi les gouvernements occidentaux, à commencer par les États-Unis et l'Union européenne, tout en reconnaissant la qualité démocratique du vote. «Vous ne pouvez pas avoir un pied dans la politique et l'autre dans le terrorisme», a résumé le chef de la diplomatie américaine Condoleezza Rice, faisant écho aux propos du président George W. Bush. Aux yeux des États-Unis, a-t-elle déclaré, le Hamas reste une organisation terroriste malgré cette nouvelle légitimité démocratique.
Certes, le président Abbas tire l'essentiel des ficelles pour ce qui concerne les pourparlers avec Israël, mais il ne pourra pas ne pas tenir compte de l'avis de la nouvelle majorité. En conférence de presse hier soir, M. Abbas a défendu la voie de la négociation pour parvenir à un règlement avec Israël et prévenu à mots voilés le Hamas, qui s'oppose à la tenue de pourparlers, qu'il lui faudra mettre de l'eau dans son vin au regard du plan de paix international, la Feuille de route.
Du côté israélien, les réunions de crise se sont succédé afin de faire le point. Le gouvernement a catégoriquement exclu des discussions avec un pouvoir lié au Hamas. «Dans tous les cas, Israël continuera à combattre le terrorisme avec une main de fer et en tout lieu», a-t-il annoncé à l'issue d'une réunion interministérielle présidée par le premier ministre par intérim, Éhoud Olmert.
Le chef du Likoud (droite), Benjamin Nétanyahou, a évoqué la naissance du «Hamastan, une copie de l'Iran à l'image des talibans»: alors qu'on donnait Kadima, le parti centriste fondé par Ariel Sharon, en tête pour les élections israéliennes du 28 mars, cette percée des radicaux palestiniens, croit-on, pourrait bénéficier au Likoud, ancré à droite.
«Le gouvernement n'aurait jamais dû accepter de permettre au Hamas de participer à ces élections», a déclaré le numéro deux du Likoud, Sylvan Shalom, en rappelant que Hitler était lui aussi arrivé au pouvoir de «manière démocratique».
Pendant que les Occidentaux s'alarmaient, les islamistes exultaient. Les Frères musulmans, qui ont fait une importante percée en Égypte aux législatives de décembre dernier, criaient victoire, affirmant que «la voie de l'islam» avait gagné. L'Iran a félicité le Hamas, saluant le choix des Palestiniens pour «la poursuite de la résistance» à l'occupation israélienne.
À Gaza et en Cisjordanie, les partisans du Hamas sont descendus par milliers dans les rues pour célébrer, agitant des bannières vertes, aux couleurs du mouvement. Une brève mais violente échauffourée les a opposés à des militants du Fatah après que les militants du mouvement eurent hissé leur drapeau vert au fronton du Parlement palestinien, à Ramallah. Plus nombreux, ceux du Hamas ont eu raison de ceux du Fatah.
En campagne électorale, le Hamas, participant pour la première fois à un scrutin national, a capitalisé sur le mécontentement des Palestiniens après des années de corruption et d'incurie du Fatah, insistant sur son propre rôle de soutien social dans une économie laminée.
En réalité, les dirigeants du Hamas, fondé en 1987, ne souhaitaient même pas la victoire, ayant affirmé pendant la campagne qu'ils souhaitaient jouer un rôle secondaire dans le futur gouvernement pour éviter d'avoir affaire aux Israéliens. L'ampleur de la victoire les contraindra, prédisent maints analystes, à des positions moins tranchées, notamment en ce qui a trait au radicalisme de leurs postulats idéologiques.
Ismaïl Haniyeh, un des dirigeants les plus modérés du mouvement, s'est voulu rassurant: «N'ayez pas peur. Le Hamas est un mouvement éclairé et mûr, politiquement ouvert sur la scène politique palestinienne et [...] sur la scène internationale.» Par contre, une autre figure importante du parti, Mouchir al-Masri, élu dans une circonscription de la bande de Gaza, a affirmé que les pourparlers de paix ou la reconnaissance d'Israël ne figuraient «pas à l'ordre du jour».
Cette victoire représente «un défi inattendu» pour le Hamas lui-même, a estimé Mouan Rabbani, un analyste du centre de recherche International Crisis Group. Selon lui, il ne faut par ailleurs pas considérer le refus du Fatah de former un gouvernement d'union nationale comme une décision finale. «Les discussions vont se poursuivre», croit-il. En particulier, la victoire écrasante du Hamas plonge l'Union européenne, premier soutien financier de l'Autorité palestinienne, dans l'embarras en l'obligeant à revoir sa position envers une organisation qu'elle considère officiellement comme terroriste.
Le haut représentant de l'UE pour la politique étrangère, Javier Solana, a reconnu que cette victoire «pourrait nous placer dans une situation entièrement nouvelle». La question sera au coeur des discussions des ministres européens des Affaires étrangères lundi à Bruxelles.
La ministre israélienne des Affaires étrangères, Tzipi Livni, a pressé hier l'Union européenne (UE) de faire preuve de tolérance zéro envers un cabinet palestinien sous la direction du Hamas qui, selon elle, serait un «gouvernement terroriste».
Les sondeurs, en tout cas, auront eu tout faux, des erreurs sans doute liées à la complexité d'un scrutin à deux étages où les députés du Conseil législatif étaient élus pour moitié au scrutin majoritaire uninominal dans les circonscriptions et pour moitié à la proportionnelle par listes, chaque étage déterminant 66 sièges. Les premiers sondages sortis des urnes donnaient une légère avance au Fatah mais, hier matin, la région s'est réveillée avec le Hamas revendiquant la victoire et annonçant une solide majorité. En soirée, le Hamas affirmait avoir obtenu 60 % des voix.
La participation au scrutin a été importante, à près de 78 % des 1,3 million d'électeurs. Le vote, qui s'est déroulé sous haute sécurité et sans incident, aura été jugé comme juste et équitable par les observateurs étrangers. Leur chef, l'ancien président américain Jimmy Carter, a dit espérer que le Hamas se comporte avec «responsabilité». Les élections législatives palestiniennes ont été une «démonstration de pluralisme» en dépit de quelques «manquements mineurs», ont dit de leur côté les observateurs de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe (ACPE).
Avec Associated Press, la BBC, Libération et l'Agence France-Presse
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