Le Fatah minoritaire?
Mots clés : hamas, fatah
Entrée spectaculaire du Hamas au Parlement

Photo: Agence Reuters
Le taux de participation a dépassé les 77 %, de quoi faire rougir nos démocraties occidentales. Selon le premier sondage officiel de sortie des urnes, cité par la BBC, le Fatah aurait remporté 46 % des voix, contre 39,5 % pour le Hamas qui, sans pour autant renoncer à la lutte armée, participait pour la première fois à des élections nationales. Un autre sondage, celui du Palestinian Center for Policy and Survey Research (PSR), donnait une avance de sept points au Fatah (42 % contre 35 %). Des chiffres à prendre avec des pincettes compte tenu de la singularité du mode de scrutin: les 132 élus du Conseil législatif étaient choisis pour moitié au scrutin proportionnel et pour moitié au scrutin uninominal dans 16 circonscriptions. On n'attendait pas de résultats officiels avant aujourd'hui ou demain.
Ces chiffres sont par ailleurs démolis par le Hamas, selon lequel sa «liste pour la réforme et le changement» disposait d'une avance «considérable et sans équivoque». Quoi qu'il en soit, la percée du Hamas, attendue par les observateurs à la suite de ses succès aux municipales de l'année dernière, se trouve à ouvrir une brèche inédite dans la toute-puissance du mouvement nationaliste fondé par feu Yasser Arafat dans les années 60. Elle ouvre aussi tout grand la porte à l'entrée, perspective sans précédent, de membres du Hamas au cabinet.
«Nous entrons dans une ère nouvelle», affirme Raji Sourani, directeur du Centre palestinien des droits de l'homme. «Nous allons voir, pour la première fois dans notre histoire, deux partis de force équivalente se faire face, tels deux taureaux, pour les 20 ans à venir. Aucun ne pourra l'emporter sur l'autre, et ils devront composer car le Fatah veut garder le pouvoir alors que le Hamas désire gagner en légitimité. C'est ça, la démocratie.»
La journée s'est déroulée dans une atmosphère «festive», ont rapporté les agences de presse, alors que M. Abbas, votant à Ramallah, s'est réjoui de ce «festival électoral». Climat bon enfant et beaucoup de fierté dans les queues qui serpentaient devant les salles de classe des écoles où trônaient des urnes transparentes, a indiqué l'envoyé du journal français Libération à Gaza. Quelque 1,35 million de Palestiniens étaient appelés à voter à ce scrutin législatif, le premier depuis une décennie, qui s'est déroulé sans débordements de violence malgré le chaos sécuritaire.
«La Palestine donne une leçon de démocratie et d'élections à tout le Proche-Orient», a déclaré Moustafa Barghouti, candidat de la Liste indépendante palestinienne, arrivé lointain deuxième l'année dernière à la présidentielle qui a élu M. Abbas. Exercice d'autant plus exemplaire, a souligné un observateur électoral européen, que les gens devaient y voir clair parmi plus de 400 candidats et 11 listes de parti.
«Nouveau chapitre de l'épopée palestinienne», commentait le journal palestinien Al-Hayat al-Jadidah. «Est aujourd'hui célébré un véritable mariage démocratique qui met au défi l'arrogance de l'occupant israélien», écrivait de son côté un autre journal palestinien, Al-Quds.
«Leur intérêt pour le processus électoral montre que les Palestiniens comprennent qu'ils ne peuvent pas attribuer la responsabilité de tous leurs problèmes sociaux à l'occupation, qu'il y a des questions internes qu'ils peuvent eux-mêmes influencer et dont ils sont responsables», affirmait le quotidien israélien Haaretz.
La conjoncture présente un dilemme au président Abbas, qui s'est dit ouvert à la formation d'un gouvernement d'union nationale. «Il doit nécessairement prendre en considération la performance du Hamas, sinon il mettra en péril sa propre légitimité», signale Rachad Antonius, sociologue à l'UQAM et spécialiste du monde arabe. En même temps, Israël et les États-Unis voient d'un très mauvais oeil la montée en puissance politique du Hamas, qui ne reconnaît pas l'existence d'Israël et qui est responsable de dizaines d'attentats suicide commis en territoire israélien.
Le premier ministre israélien par intérim, Éhoud Olmert, a clairement indiqué hier «qu'Israël ne peut pas accepter que le Hamas fasse partie de l'Autorité palestinienne dans sa forme actuelle», disant toutefois espérer que pourront s'engager à l'issue des élections des négociations avec M. Abbas sur le statut final des territoires occupés et la création d'un État palestinien.
Le Hamas restait sur ses positions hier. Après avoir voté dans le quartier de Chati, dans la ville de Gaza, le chef de file du Hamas aux élections, Ismaïl Haniyeh, a répété que son mouvement n'entendait pas désarmer après son entrée au Parlement. «Les Européens et les Américains affirment que le Hamas doit avoir soit les armes, soir le Conseil législatif. Mais nous disons ceci: les armes et le Conseil législatif.»
Pour autant, à Gaza, des électeurs interrogés hier par Libération s'inquiétaient de voir le Hamas prendre trop de place politiquement. «Il nous faut un Hamas fort mais pas victorieux», a expliqué Tamer, colporteur vivant dans un camp de réfugiés. «Si le Hamas fait un bon score, cela fera réfléchir l'Autorité palestinienne, les Israéliens et les Américains. Mais s'il gagne, cela changera tout. Le Fatah n'acceptera pas de perdre le pouvoir. Nous aurons de nouveau des tirs dans la rue. Et nous perdrons le soutien de la communauté internationale. Le Fatah doit garder le pouvoir car, avec lui, tout le monde connaît les règles du jeu. Avec le Hamas, personne ne peut nous dire où nous irons.»
Dans la file d'attente des femmes, Oum Saïd ne disait pas autre chose. «Nous allons voter pour servir notre projet national. Nous voulons libérer notre pays. Avec un Hamas fort, nous serons en meilleure position pour parler avec les Israéliens. Mais il ne faut pas refuser les négociations. Et nous avons besoin de calme pour que nos maris puissent travailler de nouveau en Israël.»
Le vote a été prolongé de deux heures à Jérusalem-Est occupé, où vivent 100 000 Palestiniens, «car les restrictions israéliennes ont perturbé le processus électoral», a affirmé la porte-parole de la Commission électorale centrale, Roula Sarhan. Les Palestiniens votaient dans six bureaux de vote installés dans des bureaux de poste soumis à forte surveillance policière israélienne. Mais seuls 6000 Palestiniens étaient autorisés à voter à Jérusalem-Est. Tous les autres étaient forcés, s'ils voulaient exercer leur droit de vote, d'aller le faire à l'extérieur de la ville. Interdits de participer aux élections, une centaine de Palestiniens du plus grand camp de réfugiés au sud du Liban ont par ailleurs organisé un scrutin symbolique. Quelque 350 000 réfugiés vivent dans 12 camps en territoire libanais.
L'espoir dans les territoires occupés est que ces élections accélèrent la création d'un État palestinien mais aussi que le prochain gouvernement s'attaque aux graves problèmes du chômage et de la mauvaise gestion. Une partie de la popularité du Hamas tient à la déception qu'inspire le Fatah, que la population juge très corrompu. Sauf que, quelle que soit l'issue des élections, l'Autorité palestinienne, créée en 1995 par les accords d'Oslo, va continuer de se trouver dans la dèche. L'économie palestinienne est exsangue et les rentrées fiscales de l'Autorité palestinienne sont insuffisantes pour subvenir à ses besoins. Avec le résultat que les donateurs internationaux versent une partie du salaire des 125 000 employés de l'organisation.
Le quartette pour le Proche-Orient (États-Unis, Russie, ONU et Union européenne) se réunira lundi à Londres pour évaluer le résultat des élections en présence de la secrétaire d'État américaine, Condoleezza Rice. Tout en qualifiant les législatives de moment «historique», la Maison-Blanche a appelé hier M. Abbas à éviter de faire entrer le Hamas au gouvernement s'il veut poursuivre les négociations de paix avec Israël.
Avec la BBC, Libération, Le Monde, Reuters et l'Agence France-Presse
Vos réactions
Aucun commentaire ... soyez le premier !

