Impasse financière chez Tembec

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François Desjardins
Édition du jeudi 26 janvier 2006

Mots clés : tembec

Après 27 ans, Frank Dottori quitte la barre d'une forestière en pleine tourmente

Pour sa dernière journée de travail complète, Frank Dottori avait peut-être imaginé quelque chose de plus agréable. L'action de Tembec, une société forestière qu'il cessera de diriger ce midi après 27 ans, a chuté de 14 % en Bourse hier après que le Globe and Mail eut braqué les projecteurs sur une impasse financière qui pourrait étrangler la compagnie.

Coincée comme plusieurs consoeurs dans un rare croisement de facteurs négatifs, au centre desquels figurent la hausse du dollar canadien et le conflit du bois d'oeuvre, Tembec dévoile aujourd'hui ses résultats du premier trimestre et tient son assemblée annuelle. Pour M. Dottori, il s'agira d'un dernier tour de piste. Au terme de la réunion, il remettra les commandes entre les mains de son successeur désigné, le vice-président James Lopez.

Mais l'assemblée ne sera pas que l'occasion de faire des adieux. Certains actionnaires pourraient bien poser des questions concernant l'avenir de la compagnie, dont l'action a fléchi de 14 % hier, à 84 ¢, pour tomber au plus bas des 52 dernières semaines. Il s'agit en fait d'une dégringolade de 91 % en deux ans, la pire performance des grandes forestières canadiennes.

Un article

«La chute s'explique surtout par l'article du Globe and Mail, mais quelques analystes ont abaissé leur recommandation sur le titre de Tembec», a dit Pierre Lacroix, analyste de l'industrie forestière chez Valeurs Mobilières Desjardins. Il recommande présentement de vendre l'action. Quant aux résultats d'aujourd'hui, les analystes s'attendent en moyenne à une perte de 68 ¢ l'action, comparativement à 1,58 $ l'action au trimestre précédent.

Le quotidien torontois s'est penché non pas sur l'action de Tembec, mais sur la performance de ses titres sur le marché des obligations. Leur cours a considérablement baissé. Selon le Globe, le marché semble croire que la compagnie pourrait avoir recours à la protection de la Loi sur les arrangements avec les créanciers «plus tôt que tard». Dans l'industrie, Tembec serait la première à tomber au combat.

La dette à long terme de Tembec, évaluée à 1,5 milliard de dollars canadiens, se compose notamment de trois séries d'obligations qu'elle doit rembourser en 2009, 2011 et 2012. Entre-temps, elle doit effectuer des paiements d'intérêts, le prochain étant prévu le 11 février, à hauteur de 21,25 millions $US. Deux autres, un peu moins lourds, auront lieu les 15 mars et 30 juin. En date du 24 septembre, la compagnie avait des prêts bancaires d'exploitation à court terme de 188 millions de dollars canadiens.

Les paiements d'intérêts ne causeraient aucun souci en temps normal. Mais le climat dans lequel évolue Tembec n'a rien de normal. La hausse du dollar canadien depuis 2002 rebute les acheteurs étrangers, les coûts de l'énergie ont explosé, le rapport Coulombe a limité les perspectives de coupe au Québec, la demande de papier en Amérique du Nord est léthargique et le conflit du bois d'oeuvre avec Washington coûte cher. L'année 2005 s'est soldée par une perte de 304 millions avec des revenus en baisse de 2 % à 3,6 milliards.

Témiscaming

Tembec a vu le jour à Témiscaming, un village à la frontière de l'Ontario qui compte aujourd'hui 2900 âmes. En 1972, Canadian Paper International décide de mettre la clé dans l'usine de pâte. Les employés et habitants sont sous le choc mais réussissent à racheter les installations. Frank Dottori figure parmi les fondateurs. Quelques décennies plus tard, Tembec compte 10 000 employés et une cinquantaine d'usines.

Le contexte difficile a cependant fait en sorte que l'avenir s'est embrouillé. Ce qui inquiète le marché obligataire, c'est le niveau de liquidités que Tembec doit générer pour effectuer ses paiements d'intérêt. Au moment de dévoiler les résultats du quatrième trimestre, la compagnie avait évoqué la situation sans détour. Il est improbable, avait-elle écrit, «que les activités produisent un bénéfice avant impôts, intérêts et amortissement suffisant pour couvrir les dépenses en immobilisations et les coûts d'intérêts des prochains trimestres». En gros, Tembec cherchait à «générer des liquidités additionnelles de 100 à 150 millions par différents moyens», se disant confiante de le faire. Fin septembre, ses liquidités se chiffraient à 230 millions.

«Tembec a de gros paiements à faire [...] et l'article reflète les inquiétudes qui existent actuellement sur le marché, a dit Pierre Lacroix. Elle peut possiblement passer à travers les prochains mois, mais un début d'année implique généralement des dépenses importantes.»

Les entreprises du secteur forestier ont procédé à des licenciements par milliers, souvent dans des communautés qui n'ont aucune autre industrie manufacturière. Tembec, qui tire ses revenus de façon égale entre le papier, le bois d'oeuvre et la pâte, a elle aussi réduit sa main-d'oeuvre, mais elle entretient également la possibilité de vendre des actifs. À ce jour, aucune transaction n'a eu lieu. «S'il n'y a pas de vente d'actifs, ça pourrait être fatal», dit M. Lacroix.

À la décharge de Tembec, la vente d'actifs n'est peut-être pas si facile, surtout dans un contexte aussi difficile. «Tembec est prise entre l'arbre et l'écorce, écrivait il y a trois semaines Richard Kelertas, analyste chez Dundee Securities. La compagnie ne peut vendre suffisamment d'actifs pour rembourser les détenteurs d'obligations car elle ne possède pas assez d'actifs rentables capables d'attirer un bon prix. De plus, fermer des usines coûterait de l'argent que Tembec n'a pas en ce moment.»


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