La Bolivie à l'heure indienne

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Guillaume Bourgault-Côté , Violaine Ballivy
Édition du lundi 23 janvier 2006

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Evo Morales annonce la fin du colonialisme lors de son intronisation

Hugo Chavez, président du Venezuela, en compagnie d'Evo Morales au balcon du palais gouvernemental, hier, à La Paz.

Photo: Agence Reuters

La Paz -- En dansant au son des charengos et autres guitares, vêtus d'éclatants ponchos ou de châles traditionnels, le drapeau indien à la main, large sourire au visage, des dizaines de milliers de Boliviens autochtones ont acclamé hier Evo Morales, premier président indien de l'histoire du pays. Ce dernier, comme à son habitude sans cravate, a été officiellement intronisé dans ses fonctions, hier, un jour après avoir été déclaré «chef suprême» des peuples fondateurs de Bolivie lors d'une autre cérémonie, celle-là ancestrale.

Ému aux larmes, Evo Morales a prêté serment hier devant les membres du Congrès et plusieurs présidents invités, entre autres Hugo Chavez (Venezuela), Nestor Kirchner (Argentine), Lula da Silva (Brésil) et Ricardo Lagos, dont la présence marquait le dégel des relations diplomatiques entre le Chili et la Bolivie. Morales a ensuite livré un premier discours-fleuve (près de deux heures) dans lequel il a affirmé que l'avènement de son gouvernement annonçait en Bolivie la fin de l'État «colonial et raciste ainsi que la fin du modèle néolibéral», tous les deux «responsables de la condition de misère dans laquelle vit la majorité de la population bolivienne, en particulier les Indiens», qui représentent 62 % de la population. Morales leur a promis la fin de la «marginalisation et de la discrimination».

«Plus de 500 ans [depuis le début de la conquête espagnole] de résistance populaire par les Indiens n'ont pas été vains», a lancé Morales, ceint de la bannière présidentielle jaune, rouge et verte. Élu dès le premier tour de l'élection du 18 décembre, Morales a notamment réaffirmé son intention de renforcer le contrôle de l'État sur les ressources naturelles du pays, en plus de fixer au 2 juillet le début des travaux de l'Assemblée constituante chargée d'accoucher d'une nouvelle constitution.

Puis, peu après 17h, Morales a quitté le palais gouvernemental en compagnie de son vice-président, le sociologue Alvaro Garcia Linera, afin de descendre à pied la rue Comercio liant les deux places centrales de La Paz -- Murillo et San Francisco. À partir des trottoirs ou du balcon des édifices, les Boliviens massés le long du parcours l'ont alors couvert de confettis et de pétales de fleurs. Toutes les télévisions nationales diffusaient l'événement en direct.

Un sondage dévoilé hier indique que 74 % de la population appuie le nouveau président, le cinquième en cinq ans. À sentir l'ambiance de la plaza San Francisco, coeur bouillant d'une ville débordante de vie, à marcher entre les centaines de drapeaux indiens (damier arc-en-ciel) et les bannières d'organisations sociales tenus à bout de bras, à regarder la foule danser et chanter, il était hier impossible d'en douter. «C'est notre fête, c'est notre journée, c'est le début d'un monde nouveau pour nous», a résumé au Devoir Pablo Rendon, mineur de son métier, son casque sur la tête.

Arrivé sur la place publique, Evo Morales s'est lancé dans un autre long discours improvisé, puis des groupes de musique ont pris le relais jusque tard en soirée. La foule était dense, et s'étendait loin sur l'avenue Santa Cruz. L'écrivain Eduardo Galeano est au nombre de ceux qui ont pris la parole lors de cette grande fête populaire.

Cérémonie traditionnelle

Mais pour la plupart des Indiens boliviens, la vraie fête avait déjà eu lieu. Samedi, sur le site sacré pré-inca de Tiwanaku, à quelque 90 minutes de route de La Paz, Evo Morales a participé à une cérémonie religieuse traditionnelle durant laquelle il a été déclaré «chef suprême» des peuples fondateurs de Bolivie.

À 6h du matin, dans El Alto (ville au coeur des soulèvements des dernières années), on s'entassait déjà dans les minibus pour rejoindre Tiwanaku. L'aube laissait à peine filtrer un mince filet de lumière au loin sur l'altiplano. Dans les bus, l'ambiance était chaude, certains jouaient de la flûte, les autres chantaient. Ce samedi, pour ces résidents de El Alto, banlieue poussière, banlieue misère, c'était la fête.

À l'entrée du site, on assiste au plus éclatant des défilés traditionnels. Les Indiens sont venus de partout en Bolivie, et chacun porte pour cette occasion inédite le costume ancestral de sa région. Les hommes sont coiffés d'un chapeau de feutre posé sur une bonnet de laine dont seules les oreilles paraissent. Le poncho rouge est incontournable, avec variations de teinte, tissage ou broderie. Il est souvent porté sur un complet usé. Chez les femmes, c'est aussi le chapeau noir, puis plusieurs châles et de nombreuses jupes colorées.

«Pour la communauté indienne et surtout aymara bolivienne, c'est le jour le plus important de notre histoire, dit au Devoir Francisco Quispe, dirigeant d'une communauté du sud. Pour la première fois depuis 513 ans, c'est l'un des nôtres qui est président. C'est immense.» Plus loin, Mercosa Torino déclare qu'il s'agit «du plus grand rassemblement de tous les frères autochtones du pays.»

Après une cérémonie de purification à l'abri des regards, Evo Morales est apparu à la foule pieds nus (pour mieux communiquer avec la Pachamama, déesse de la terre), vêtu d'un poncho rouge et d'une coiffe à quatre pointes (pour les quatre écosystèmes du pays) en laine d'alpaga, réplique des vêtements portés par les empereurs de Tiwanaku il y a plus de 1000 ans. Acclamé, Morales a brandi son nouveau bâton de commandement surmonté de deux têtes de condors, représentant son pouvoir suprême sur les 36 populations autochtones du pays.

Devant la porte du temple central, le leader a ensuite livré un discours dans lequel il a appelé tous les Boliviens à l'unité pour permettre au pays d'avancer, tout en situant sa victoire à l'échelle continentale. «Aujourd'hui commence une nouvelle ère pour les peuples autochtones du monde entier», a-t-il lancé. Le président élu a demandé à ses concitoyens d'être vigilants avec lui, pour que «jamais ne soit trahie la lutte pour la libération» des Indiens d'Amérique. La foule scandait: «Evo, hermano, el pueblo esta contigo» (Evo, notre frère, le peuple est avec toi).

À la fin de son discours, des représentants de la plupart des grandes communautés autochtones des Amériques ont remis des présents symboliques à Morales. Les spectateurs ont ensuite foncé sur la petite place centrale du village de Tiwanaku, où l'on servait une gigantesque tarte de quinoa, céréale ancestrale.



Leader cocalero

Porteur des espoirs de tout un peuple qui est le plus pauvre des Amériques (avec Haiti), Evo Morales a lui-même connu une vie difficile. Sportif, célibataire, père de deux enfants, Morales a vécu son enfance dans la misère, cumulant rapidement les petits métiers (gardien de lamas, vendeur de crème glacée, trompettiste dans un orchestre itinérant) pour aider sa famille. Il a abandonné l'école très tôt, et on le décrit aujourd'hui comme un intuitif, certes orateur erratique et politicien sans beaucoup de tact, mais possédant le don de mobiliser les foules. Morales a fait ses classes politiques au sein de la Fédération des producteurs de coca du Chapare, avant d'être élu député en 1997.

Son programme électoral comprend la libéralisation de la culture de la feuille de coca pour usage traditionnel. C'est l'une des choses, en plus de ses amitiés franches avec Fidel Castro et Hugo Chavez, qui font dire à Evo Morales qu'il est le «cauchemar» des États-Unis.

Collaboration spéciale

Réalisé avec le soutien financier de l'Agence canadienne de développement international


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