L'apartheid américain
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Lors de la grève des transports qui a paralysé New York avant Noël, je me suis retrouvé, dans un taxi devenu collectif, serré contre une élégante femme d'un certain âge qui ne paraissait pas du tout apprécier la situation.
«Ces gens sont allés trop loin, cette fois-ci», a-t-elle lancé aux trois autres passagers, dont une jeune Asiatique collée à son portable et un grand Latino silencieux. «Peut-être ne devrais-je pas m'exprimer ainsi devant des étrangers, mais vraiment!»
Très vite, il s'est avéré que son objection n'était pas a priori contre les syndicats. «Mon père était peintre, et il a toujours milité pour le syndicat», a-t-elle déclaré. Qu'y avait-il de changé par rapport à l'époque de son père? Je n'ai pas eu de réponse cohérente, si ce n'est qu'on «demandait trop» et qu'elle se trouvait maintenant de l'autre coté de la lutte des classes.
Je soupçonne que la rancoeur sous-entendue de ma copassagère, caucasienne et d'origine tchèque, visait ces grévistes notamment parce qu'ils étaient noirs. Plus de la moitié des membres du syndicat dirigé par Toussaint (des «brutes» a dit le maire milliardaire de New York, Michael Bloomberg) sont des Afro-Américains et environ les deux tiers font partie de minorités. L'accent trinidadien de Toussaint (déjà lié dans l'inconscient historique avec le révolutionnaire haïtien Toussaint-Louverture) a sans doute fait grincer des dents une population habituée à la politique raciale de Ronald Reagan, qui a sans cesse ridiculisé les avantages et les droits spéciaux revendiqués par les descendants de l'esclavage.
Malgré le progrès réel des Afro-Américains (et de leurs confrères un peu plus fortunés des Caraïbes) depuis les années 60, l'écart entre Blancs et Noirs aux États-Unis demeure. Les réussites spectaculaires de quelques vedettes comme Condoleezza Rice, Bill Cosby et Richard Parson nous cachent le fait que les conditions de vie se dégradent chez une masse qui ne connaît ni progrès économique ni amélioration sociale.
On ne peut pas échapper aux statistiques si on veut examiner sérieusement la condition critique de ce peuple handicapé. Un enfant noir né en 2002 a une espérance de vie de cinq ans plus courte qu'un enfant blanc en moyenne. En 2004, il y avait 24,7 % de la population noire qui vivait sous le niveau officiel de la pauvreté par rapport à 8,6 % pour les Blancs. En ce qui concerne le revenu familial, la différence est encore plus dramatique: pour les foyers noirs le revenu médian était de 30 134 $, bien en deçà des 48 977 $ des foyers blancs. La même chose pour l'assurance médicale où 19,7 % des Noirs n'avaient aucune protection comparativement à 11,3 % pour les Blancs. (Le péché des grévistes du transport à New York était d'avoir presque rattrapé le niveau du salaire moyen des Blancs: 40 000 $ à 45 000 $ par année, heures supplémentaires non comprises.)
Cependant, les statistiques peuvent aussi obscurcir la vraie politique sociale du gouvernement. Depuis l'ère Reagan, où il est devenu courant sur les ondes publiques de se moquer des «welfare queens» baignant supposément dans la corruption de l'assistance sociale frauduleusement acquise, la police et le système judiciaire ont laissé tomber les gants. Aujourd'hui 43,3 % des 1,9 million de prisonniers mâles en Amérique sont noirs (majoritairement moins de 45 ans), alors que les Afro-américains ne comptent que pour 13 % de la population des États-Unis. La tolérance zéro affichée par de nombreux policiers et politiciens est en fait un euphémisme pour priver une population, avec qui on ne veut plus être en relation, de tout espoir.
L'avenir n'est pas plus encourageant pour les relations entre les races en raison de la ségrégation continuelle et, dans certains cas, de la «reségrégation» des écoles publiques. À Chicago, Washington, Saint-Louis, Philadelphie, Cleveland, Los Angeles, Détroit, Baltimore et New York, les minorités noires et latinos représentent de 75 % à 94 % des élèves.
Les succès médiatiques de Colin Powell et de Condoleezza Rice permettent aux gens de se leurrer devant un racisme plus insidieux qu'il n'était dans la période précédant 1963, l'année de la fameuse marche sur Washington. D'après Jonathan Kozol, journaliste et champion des étudiants pauvres, «beaucoup d'Américains [...] ont la vague impression que les cas extrêmes d'isolement racial qui constituaient un enjeu national de première importance il y a 40 ans ont graduellement diminué. [...] La vérité, malheureusement, est que la tendance, pendant plus d'une décennie, a été précisément le contraire.» Pas surprenant, alors, que l'élection de George Bush en 2000 ait été rendue possible par l'élimination frauduleuse de milliers de voix noires en Floride.
Les déclarations sentimentales des grands personnages politiques la semaine dernière (de Hillary Clinton à George W. Bush) lors du jour férié commémorant la naissance de Martin Luther King Jr n'aident point. Car même les gestes symboliques ne sont pas épargnés par notre racisme. Selon un sondage de AP/Ipsos, le jour consacré à la mémoire du noble Dr King, celui qui a payé de sa vie pour aider son peuple, n'a été respecté que par un tiers des entreprises privées.
Mais on peut, effectivement, voir beaucoup de visages noirs à la télévision et dans les matchs sportifs.
John R. MacArthur est éditeur du magazine américain Harper's.

