Tu es toi et un autre
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La vie -- le sort, Dieu, comme vous voudrez -- a placé certains écrivains à l'intersection incertaine de deux passions fondamentales, tantôt contradictoires, souvent complémentaires: l'écriture et un quelconque violon d'Ingres -- passe-temps passionnel, hobby primordial -- qui éloigne le scribouilleur de sa table pour aussitôt l'y précipiter, le coeur desserré, la cervelle augmentée et l'inspiration souvent retrouvée.
J'ai d'abord songé à intituler cette rubrique Passion secondaire, mais, bien que la formule insistait avec raison sur l'aspect obsessif et cardiaque du violon d'Ingres en question, elle le dépréciait en le déclarant «secondaire» par rapport à l'écriture, ce que le cher passe-temps n'est absolument pas. Il s'agit tantôt d'un métier -- parfois d'une vocation tardive -- tantôt d'un délassement crucial, mais toujours d'une occupation qui aurait pu -- et pourrait encore -- passer au premier plan et qui non seulement influence mais structure l'écriture, souvent la gouverne.
Prenons l'exemple de l'écrivain barcelonais Enrique Vila-Matas, qui est avant tout -- avant d'être un écrivain -- un espion. Non pas une taupe professionnelle, mais une sorte d'agent secret, chargé par sa violente curiosité -- et un effrayant complexe d'imposteur -- de pister, d'avoir à l'oeil, de surveiller les «vrais écrivains». Hanté par le suicide, qui mettrait fin à son errance d'inutile sur la Terre, notre jeune écornifleur espère débusquer l'imposture chez les grands auteurs et prouver que, à son exemple, les soi-disant maîtres phraseurs trahissent une scandaleuse ineptie -- très semblable à la sienne -- qui déguise leur écroulement et leurs désillusions en élucubrations cherchant à refaire le monde désenchanté. Il trouve chez chacun -- Kafka, Pessoa, Borges, Tabucchi et tant d'autres (notre espion est, contre son gré et poussé par sa malveillante hypothèse, un lecteur boulimique) -- certes du neuf, mais du neuf déjà vieux. Il recoupe les textes, les fait coïncider, aperçoit l'imposture, découvre que chacun écrit parce que l'autre a écrit avant lui et prétend inventer alors qu'il se souvient. Ainsi donc, les plus grands plumitifs sont des recopieurs! Semblables à ces moines du Moyen-Âge chargés d'enluminer les évangiles, ils «refont», en les agrémentant d'arabesques de leur cru, les textes fondateurs, avec cet orgueil tranquille des disciples inspirés. Dans Bartleby et Compagnie, superbe bouquin, Vila-Matas en arrive à démontrer qu'on écrit pour camoufler qu'on n'écrit pas et que, ce faisant, on contracte un mal qui ne s'achèvera qu'avec notre mort. On a commencé, histoire de s'occuper, d'échapper un moment à cet insupportable sentiment de vide, d'inutilité, à traquer des imposteurs qui vont devenir nos mentors: on écrira, à son tour, pour montrer qu'on n'écrit pas, qu'on ne peut pas écrire, que tout a déjà été écrit. On se souviendra, en s'imaginant inventer, désillusionné et terriblement bavard. Le monde est en ruine et pourtant, étrangement, au lieu du chagrin et de la honte, on éprouve de l'euphorie, une formidable énergie se dégage de la déflagration. Le monde est toujours à refaire puisqu'il est détruit. Autrement dit, il est toujours à faire, il n'a jamais été fait. Cette idée que le monde est toujours à faire est, je crois, au fondement de l'esprit moderne.
Notre espion se voit à présent Noé dans son arche, attelé à la sauvegarde du monde créé par Dieu, que Dieu a voulu détruire et qui sera sauvé par ses soins. L'écrivain repeuplera l'univers en se souvenant, puisqu'il le faut, puisque Dieu l'a voulu et l'a désigné pour cet ouvrage de fou. Se suicider est désormais hors de question: un essentiel labeur d'archiviste, et peut-être de poète, oblige le scribouilleur à durer pour refaire le monde, coûte que coûte! Ainsi entreprend-on d'écrire. Pour dire le neuf, qui s'est fait vieux, qui a été détruit et qu'il faut recommencer. Vila-Matas sera écrivain, c'est entendu. Il est dûment mandaté, il se voit bien devenu écrivain. Cependant, il lui reste à apprendre à écrire, à bien écrire, imitant d'abord les maîtres, puis les dépassant un peu, si possible. Mince tâche et qui n'en finira pas! La satisfaction n'est pas au programme, il s'en aperçoit bien, à force d'essayer. Il y a toujours quelque chose de caché, que l'écrivain est le seul à soupçonner et qui lui échappe. Quelque éclair qui illuminerait toute la caverne, chasserait les ombres, montrerait le dessin entier. Mais il faut qu'il arrive à voir et à montrer. Sa survie et celle du monde en dépendent. Il s'intéressera aux actes des autres comme aux siens propres, aux villes et à la nature, il bâtira des métaphores, persuadé qu'en travaillant non pas avec le langage mais contre lui, il forgera la nuance indispensable, subtile, impitoyable, capable de traduire à la fois la merveille et l'épouvante d'exister. «Écrire, c'est essayer de savoir ce qu'on écrirait si on écrivait.» Duras, citée par Vila-Matas, qui enchaîne: «Écrire conduit toujours à un tunnel sans fin, car on n'est jamais pleinement satisfait, on n'aboutit jamais à l'oeuvre exceptionnelle à laquelle on avait bon espoir d'arriver un jour, et cela produit le plus grand des malaises...» Qu'importe, il le faut.
L'espion Vila-Matas fut d'abord et avant tout
-- comme tout aspirant écrivain malgré lui -- un rêveur nonchalant, qui aperçoit son destin dans une sorte de faux-semblant chatoyant, lointain et proche. Pour lui, Mastroianni, dans La Notte, d'Antonioni. L'adolescence étant, selon Claudio Magris (un autre espionné), «le véritable âge philosophique», le jeune homme s'enthousiasme pour cette figure élégante, italienne et désabusée de l'écrivain, uniforme qu'il rêve d'endosser «pour ne plus être nu». Cet homme délié et triste, qui semble avoir «agrippé le fond» et «arraché son masque», le fascine jusqu'à l'envoûtement. Écrire, c'est être écrivain et c'est en même temps cesser d'être écrivain, comme Mastroianni dans La Notte. C'est troquer cette curiosité stérile d'observateur de la vie d'autrui contre la création d'un monde neuf, succédant aux ruines et à l'oubli.
Étant moi-même un «dédoublé» -- sinon un «démultiplié» -- il m'est facile de reconnaître ces écartelés, mes pareils, en équilibre instable comme des danseurs de corde, tiraillés par deux passions, souvent conflictuelles, et sortant la plupart du temps de cette concurrence, de cette rivalité exigeant une grande dépense d'énergie et de nerf, réconciliés avec leur manuscrit, leur sujet et surtout leur style, capables soudain de jeter au feu le texte qui s'égarait, de le transformer, bref de recommencer.
Alberto Manguel rapporte que les grands absents de la vaste bibliothèque de l'appartement de Borges étaient ses propres livres. Le même Borges considérait que le tigre du zoo de Buenos Aires -- son animal emblématique -- était le symbole flamboyant de la perfection, toujours refusée à l'écrivain: «Quel dommage, répétait-il, de n'être pas né tigre». Beaucoup d'écrivains sont nés tigres et s'en souviennent. C'est d'eux et d'elles qu'il sera question, dans cette rubrique bimensuelle, qui tentera de montrer que tout écrivain, comme l'écrit Pessoa, est affublé de «cette étonnante lucidité dans laquelle tu es toi, et un autre».
Collaborateur du Devoir
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