France - Ségolène Royal comme présidente?

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Christian Rioux
Édition du mercredi 18 janvier 2006

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Les Français se sont mis à rêver

Ségolène Royal (à droite) photographiée le 9 janvier dernier à Santiago en compagnie de Michelle Bachelet, qui a été élue dimanche à la présidence du Chili.

Photo: Agence France-Presse

Paris -- Depuis l'élection de Michelle Bachelet à la présidence du Chili, les Français se sont mis à rêver. Pourquoi n'éliraient-ils pas eux aussi une femme à la tête de l'État? Après tout, ils n'ont pas la réputation d'être plus machos que les Chiliens. Et puis, la candidate est toute trouvée. Ségolène Royal était même au Chili la semaine dernière pour soutenir sa copine Michelle. Le voyage n'a pas vraiment contribué à la victoire de la Chilienne, mais il a beaucoup fait parler à Paris. Comme s'il avait été organisé pour prouver qu'une femme présidente, c'est possible.

Dans l'histoire des campagnes électorales françaises, le «phénomène Ségolène» est une première. Pour la première fois, une femme caracole en tête des sondages. Alors que paraissent deux biographies consacrées à la présidente de la région de Poitou-Charentes, la nouvelle fait souffler un vent de fraîcheur sur un pays plutôt morose.

S'il faut en croire les sondages, l'ancienne ministre socialiste de la Famille et de l'Environnement est pour l'instant la seule à gauche à pouvoir faire face aux candidats de droite Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy.

Ce dernier a d'ailleurs déclaré qu'il serait ravi d'affronter cette «belle femme» qui, dit-il, est «la personnalité la plus intéressante du PS». Plus de la moitié des Français estiment qu'elle a l'étoffe d'un président. Avec 49 % d'opinions favorables, elle devance tous ses rivaux socialistes: Dominique Strauss-Kahn, Jack Lang, Laurent Fabius et même son conjoint François Hollande, premier secrétaire du Parti socialiste (et donc candidat potentiel). «Je ne vais pas reprocher à Ségolène d'être populaire, ce serait un comble», a dit ce dernier.

Seul l'ancien premier ministre Lionel Jospin la talonne dans certains sondages. La rumeur a d'ailleurs couru la semaine dernière que la candidature de Ségolène Royal était secrètement encouragée par les partisans de Jospin. Le calcul n'est peut-être pas stupide. Pour l'instant, sa candidature nuit surtout à Dominique Strauss-Kahn et Laurent Fabius. Le moment venu, l'ancien premier ministre pourrait toujours faire valoir son expérience face à une candidate inexpérimentée.

Ce n'est pas pour rien que Ségolène Royal a été qualifiée par plusieurs observateurs de «porcelaine dans un magasin d'éléphants». La boutade décrit la faiblesse de ses soutiens au sein du Parti socialiste, où sa candidature a été accueillie avec des sarcasmes. La palme revient à Laurent Fabius, qui a demandé: «Qui va garder les enfants?» Pas très loin, Jack Lang a rappelé que «l'Élysée n'est pas un concours de beauté». «Être président de la République est un vrai job», a expliqué Jean-Paul Huchon. Seul Jacques Delors, qui n'est plus vraiment dans le parti, a eu quelques bons mots. «Elle est en acier trempé, a-t-il déclaré. N'oubliez pas que c'est une fille de militaire!»

Il faut dire que la France a l'habitude de s'amouracher de certaines personnalités politiques qu'elle oublie ensuite au fur et à mesure que les élections approchent. Le French doctor Bernard Kouchner a beau être l'homme politique le plus populaire depuis des années, le Parti socialiste le considère toujours avec défiance. Simone Veil, rescapée d'Auschwitz et mère de la loi dépénalisant l'avortement, a toujours été plébiscitée par les sondages sans jamais parvenir à s'imposer dans une présidentielle. «Je n'arrive pas à croire que les militants pourraient voter pour elle», a déclaré Roland Cayrol, directeur de l'institut CSA. Le politologue Alain Duhamel concède à Ségolène Royal une «grâce de ballerine» mais parle néanmoins d'une «candidate imaginaire».

À plus d'un an d'une élection présidentielle, faisait remarquer Laurent Fabius, les sondages se sont toujours trompés. Si cette habituée des pages de Paris-Match devenait la candidate socialiste, ce serait en rupture avec toutes les traditions de la Ve République. La grâce, la jeunesse et la fraîcheur n'ont jamais été des critères aux élections présidentielles. Aux outsiders, les électeurs ont toujours préféré de vieux routiers capables de tirer toutes les ficelles de l'État. Ségolène Royal devra d'abord s'imposer dans un parti dirigé par de vieux caciques. Il lui faudra ensuite séduire une clientèle que ses rares prises de position (pour la famille, contre la pornographie, la violence à la télévision et la pédophilie) éloignent des électeurs d'extrême gauche, qui avaient provoqué la défaite de Jospin au premier tour de 2002. La droite, en effet, n'a pas le monopole de la misogynie. Le chroniqueur «branché» de Libération voit en elle une «défenseuse» de «valeurs traditionnelles» qui transformerait l'Élysée en «grande garderie».

Il n'est pas certain non plus que la candidate jouisse du soutien des femmes de son propre parti. D'anciennes ministres comme Martine Aubry et Hélène Guigou ne lui sont guère acquises. Et même si elle pouvait compter sur les élues socialistes, cela ne ferait pas beaucoup de monde.

La France est en effet un des pays européens qui comptent le moins de femmes au Parlement, soit à peine 12,2 % des députés contre 30 à 45 % au Danemark, en Finlande, aux Pays-Bas, en Espagne, en Belgique, en Autriche et en Allemagne. Avec seulement 20 députées sur 150, les socialistes ne font pas beaucoup mieux. Seul un maire sur dix est une femme, et Ségolène Royal demeure la seule femme à présider une des 22 régions françaises. Même l'Espagne fait beaucoup depuis l'élection de José Luis Zapatero, dont le conseil des ministres compte autant d'hommes que de femmes.

La France est pourtant un des rares pays à avoir adopté une loi sur la parité qui incite les partis à présenter autant de candidates que de candidats. Plutôt que de s'y conformer, en 2002, l'UMP et le PS ont préféré payer respectivement des amendes de quatre millions et 1,6 million d'euros. Certains signes sont pourtant encourageants. Les femmes représentent aujourd'hui 43,6 % des élus français au Parlement européen et 44 % des diplômés de l'École nationale d'administration, qui forme les cadres de l'État et des grandes entreprises.

Mais le féminisme n'a pas vraiment franchi la barrière des partis. Le parcours de Ségolène Royal est difficilement comparable à celui de la chancelière allemande Angela Merkel, qui pouvait s'appuyer sur un fort courant féministe au Parlement. Après avoir été la protégée d'Helmut Kohl, Merkel a conquis de haute lutte la direction de son parti et contraint son père spirituel à la retraite. Contrairement à Ségolène Royal, elle a représenté son parti sur toutes les tribunes du monde.

Les 14 mois qui viennent avant l'élection présidentielle seront à haut risque pour la candidate. La présidente du Poitou-Charentes annonce déjà la publication d'un livre à l'automne et le lancement d'un site Internet. Les surprises sont toujours possibles, mais il y a loin de la coupe aux lèvres.

Correspondant du Devoir à Paris


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