Opinion

CHUM et CUSM - Le retour des vieilles rengaines

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Robert Turcotte, Médecin, chef du département de chirurgie orthopédique du CUSM et directeur de la division de chirurgie orthopédique de l'université McGill. Réponse à Benoît Dubreuil.

Édition du vendredi 23 décembre 2005

Mots clés : chum, cusm

Cher futur candidat au doctorat,

J'ai trouvé navrants les propos de pisse-vinaigre et de gérant d'estrade que vous teniez dans ce même journal le 13 décembre dernier («Le CUSM, l'hôpital de tous les Québécois?»). Ils sont probablement le reflet d'une incompréhension du rôle que la faculté de médecine et le Centre universitaire de santé McGill (CUSM) jouent au Québec plutôt que d'une simple lecture biaisée des statistiques.

Le CUSM appartient bel et bien à tous les Québécois, quelles que soient leur appartenance ethnique ou leur langue. Contrairement à ce que vous affirmez, le français occupe une place prépondérante dans le quotidien de mon travail. Le CUSM est bilingue et fait d'immenses efforts afin que le français soit toujours utilisé en premier dans tous les services officiels. Il est vrai que la langue des écrits est plutôt l'anglais par tradition et aussi parce qu'il s'agit d'un langage commun que tous comprennent. En effet, nombre de nos étudiants, travailleurs de la santé, professeurs et chercheurs proviennent de pays de langue anglaise ou autre. Plusieurs ne maîtrisent pas aussi bien le français que l'anglais et, pour certains, le français est même une troisième ou une quatrième langue. Soyez cependant assuré que même si un travailleur parle peu français, ce n'est qu'une question de temps et de pratique avant qu'il ne soit à l'aise avec notre langue officielle.

La clientèle étrangère

L'université McGill (comme Concordia) attire à Montréal un grand nombre de Québécois de toutes les souches mais aussi des étudiants des États-Unis, du reste du Canada et de partout dans le monde. Cette vocation supranationale est importante et nous oblige à suivre des normes internationales élevées qui font notre réputation.

Cet attrait s'exerce en partie en raison du fait que l'anglais y est en usage. Il est dommage que cette renommée et l'attrait de McGill pour les étudiants étrangers soient perçus chez certains comme une menace à leur culture ou à leur identité franco-québécoise. Je pense au contraire que cela nous enrichit tous d'avoir ce bassin multiculturel dans notre province majoritairement d'expression française. Nos étudiants reconnaissent que cette dualité linguistique montréalaise est très enrichissante et paisible, contrairement, comme vous l'apprendrez durant votre séjour en Belgique, à la ségrégation qu'ont vécue les Flamands et les Wallons. Peut-être est-ce le modèle que vous souhaiteriez pour le Québec?

Le CUSM est issu de la tradition anglaise et est en constante évolution, comme c'est le cas de toutes les institutions québécoises. Francophone de souche, j'ai été formé à l'Université de Montréal, où j'ai oeuvré pendant 15 ans, et j'ai plus récemment acquis une expérience au CUSM, ce qui m'a confirmé la valeur de nos deux facultés de médecine, qui se complètent beaucoup plus souvent qu'elles ne sont en compétition.

Comme beaucoup de mes collègues du CUSM, je collabore personnellement dans beaucoup d'activités cliniques, de recherche et même d'enseignement avec le CHUM, l'Institut de réadaptation de Montréal et l'Université de Sherbrooke.

S'il est vrai qu'il y a une prépondérance d'anglophones au conseil d'administration du CUSM, il ne me semble pas avoir trouvé d'anglophones au conseil d'administration du CHUM ou de sa fondation alors que les anglophones composent 20 % de la population de la région montréalaise (Statistique Canada, recensement de 2001). Je ne dirai pas pour autant que le CHUM soit l'hôpital des francophones. Il m'apparaît fort peu productif d'utiliser ce genre d'argument.

Je m'étonne de votre rancoeur en ce qui a trait au fait que McGill reçoive une part importante des subventions de recherche qui, je vous le rappelle, sont accordées sur une base compétitive par des comités de pairs. Ceci témoigne des énergies que nous déployons pour ce secteur et de la qualité de nos chercheurs. Si cet argent n'allait pas à McGill, il n'est pas assuré qu'il se retrouverait à l'Université de Montréal ou à l'Université de Laval. Tous les Montréalais en bénéficient.

Si plus de médecins formés à McGill quittent la province comparativement à d'autres universités québécoises, c'est peut-être parce que nous formons plus d'étudiants non québécois et aussi parce que nos étudiants sont très sollicités pour des emplois intéressants ailleurs. Je ne crois pas que la clinique Mayo ou l'université Harvard soient critiquées lorsqu'elles forment des médecins non américains qui rentrent ensuite dans leur pays. Cela est vrai pour toutes nos facultés. Devrions-nous fermer nos institutions d'enseignement à nos concitoyens canadiens et interdire de même façon aux Québécois d'aller étudier à Ottawa ou à Toronto? Peut-être aurait-on dû aussi vous empêcher d'étudier à l'étranger de peur qu'on vous y offre un emploi ou que vous y appreniez une autre langue?

De plus, vous saurez qu'il est essentiellement impossible pour un Américain terminant sa formation à McGill ou ailleurs de pratiquer comme médecin au Québec. Nous aurions peut-être alors des statistiques qui vous irriteraient moins.

Au service des citoyens

Il est important d'examiner ce qui est le mieux pour la population lorsqu'il faut faire des choix en éducation et en santé. Personne ne suggère d'unir les quatre universités existantes à Montréal en une seule institution. L'Université du Québec à Montréal vient de créer un département de biologie. Aucune voix ne s'est élevée pour dire que cela était contre-productif et qu'il serait moins coûteux d'accueillir quelques étudiants de plus dans les départements de biologie des autres universités montréalaises. Il ne vient à personne l'idée qu'il ne devrait y avoir qu'un seul programme de doctorat en chimie à Montréal parce que les ressources ou les moyens techniques nécessaires à de tels programmes sont coûteux.

Tous reconnaîtraient qu'un département de chimie ne pourrait pas être vraiment compétitif sans la possibilité de former des gens de dernier cycle. Il en va de même pour la médecine. Il est sain -- et nous en avons collectivement les moyens -- de permettre une saine compétition entre différents milieux afin qu'émergent de nouvelles idées et plus d'efficacité.

La complémentarité

Au CUSM, nous sommes en faveur d'une plus grande collaboration et d'une certaine complémentarité avec les autres centres hospitaliers universitaires (CHU), pas nécessairement dans des activités aussi quotidiennes et importantes que la transplantation mais certainement dans des secteurs très pointus où les besoins technologiques et l'expertise le justifient. D'ailleurs, cela existe déjà dans le cas de la greffe de poumons, des brûlés et des coeurs mécaniques. Autrement, cela mine et handicape de nombreux secteurs d'enseignement et de recherche qui sont la mission première des CHU et aussi la raison d'être des facultés de médecine. S'il n'y avait plus de chirurgie cardiaque au CHUM, croyez-vous que la cardiologie et les soins intensifs y demeureraient aussi bons? Plusieurs de mes collègues du CHUM ont la même opinion. Compte tenu de la mission des différents types d'établissements hospitaliers, la complémentarité devrait peut-être d'abord s'amorcer à l'intérieur même des quatre réseaux universitaires intégrés de santé, possiblement en échangeant certaines activités entre les centres hospitaliers affiliés et les CHU avant d'engager un débat à propos de ce que devrait faire tel ou tel centre hospitalier universitaire.

L'avenir de notre réseau de santé, tel que projeté par les récents gouvernements du Québec, s'annonce plus brillant que partout ailleurs au pays. Peu importe les opinions, des investissements massifs étaient plus que nécessaires dans les hôpitaux vétustes du centre-ville. Je souhaite que nous utilisions dorénavant notre énergie à travailler et à collaborer ensemble dans le respect de notre diversité plutôt qu'à tenter de rabaisser l'autre ou de constamment vouloir tout remettre en question. Je considère que je me devais de donner une opinion de l'intérieur pour contrer les préjugés et j'espère que les heures passées à préparer cette lettre n'auront pas été vaines. Elles auraient été cependant plus utiles auprès de mes étudiants ou de mes patients.


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