Onde de choc au Bloc
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La main tendue aux Québécois par Harper pourrait torpiller les chances des souverainistes dans plusieurs comtés chauds
La main tendue par Stephen Harper aux Québécois lundi dernier a créé une importante onde de choc, non seulement dans le reste du pays mais également à l'intérieur du mouvement souverainiste. Pendant que le chef péquiste, André Boisclair, laissait tomber les gants et s'en prenait pour la première fois au leader conservateur, les organisations bloquistes dans certains comtés chauds estiment que la nouvelle position du PC pourrait torpiller les chances du Bloc québécois de remporter la victoire, puisque les quelques centaines de votes cruciaux provenant des fédéralistes frustrés pourraient bien s'envoler.C'est le cas de Gatineau, de Jeanne-Le Ber et de Papineau, entre autres, alors que le comté de Louis-Saint-Laurent, à Québec, est à risque, dit-on. «Ce n'est un secret pour personne que, pour remporter ces comtés, il faut que des fédéralistes frustrés contre les libéraux votent de notre bord si on veut gagner, a expliqué au Devoir un organisateur bloquiste qui a requis l'anonymat. Les idées conservatrices sur le Québec ne feront pas changer suffisamment les choses pour que des députés conservateurs soient élus, mais ils pourraient gruger quelques centaines de votes importants pour nous.»
Dans le comté montréalais de Jeanne-Le Ber, où le Bloc espère détrôner la ministre Liza Frulla, qui l'avait emporté par seulement 72 voix en 2004, on avoue que les propositions conservatrices pourraient brouiller les cartes. «C'est clair que tous les votes ici comptent, explique Thierry St-Cyr, candidat du Bloc. Le Parti conservateur a encore des preuves à faire mais, évidemment, sur 80 000 électeurs, certains pourraient être tentés de voter pour eux. C'est à moi de démontrer que le vrai changement, c'est le Bloc, et que si mes électeurs veulent un vrai porte-parole crédible sur le déséquilibre fiscal, ils doivent voter pour moi.»
Thierry St-Cyr soutient toutefois que les citoyens, peu attentifs à la campagne électorale en cette période des Fêtes, n'ont pas vraiment entendu l'annonce des conservateurs. «On ne m'en parle pas spontanément», dit-il. Même son de cloche chez la candidate du Bloc dans Ahuntsic, Maria Mourani, qui avait perdu par 1200 voix en 2004. «C'est le silence total à propos du Parti conservateur ici», dit-elle.
À Gatineau, le candidat du Bloc, Richard Nadeau, refuse de s'avancer sur ce terrain glissant, lui qui est plongé dans une lutte acharnée contre la libérale Françoise Boivin, qui l'a emporté par 800 voix en 2004. «Mon travail est de convaincre des fédéralistes de voter pour le Bloc», se borne-t-il à dire. Un de ses militants souligne toutefois que «ça pourrait faire la différence entre la victoire et la défaite». Françoise Boivin tend à confirmer cette analyse. «En 2004, beaucoup de voix historiquement acquises aux conservateurs ont voté pour le Bloc ici, alors je tente de les convaincre de revenir au Parti conservateur, a-t-elle dit au Devoir. Tout sauf le Bloc!»
À la permanence du Bloc, à Montréal, on souligne que l'effet conservateur pourrait se faire sentir davantage à Québec et en Beauce, où les candidats conservateurs sont véritablement dans la course. Si le député du Bloc dans Louis-Saint-Laurent, Bernard Cleary, n'a pas rappelé Le Devoir hier, le candidat en Beauce, Patrice Moore, soutient que l'effet sera de courte durée, ajoutant la ligne officielle du parti selon laquelle le manque de détails sur le plan conservateur est un problème majeur.
Sorties de Boisclair
L'onde de choc a été assez importante dans les rangs souverainistes pour forcer le chef du Parti québécois à lancer des attaques musclées contre le leader conservateur, faisant ainsi écho aux sentiments sur le terrain. La première salve a été tirée mardi soir à Gatineau, au lendemain de l'annonce conservatrice, alors que M. Boisclair était de passage pour appuyer le candidat bloquiste. Le chef péquiste a alors qualifié les propositions de Stephen Harper «d'effets de cap improvisés», puisque ce dernier n'aurait pas véritablement engagé une discussion de fond avec les Québécois.
Hier matin, à Québec, André Boisclair est revenu longuement à la charge. Il a critiqué le premier ministre Jean Charest pour «le clin d'oeil» qu'il a fait à M. Harper. «Ce serait un très mauvais signal à envoyer aux Québécois que, pour régler la question du déséquilibre fiscal, il faudrait mettre un X sur tout ce qu'est le Québec sur le plan social», a dit le chef péquiste au cours d'une conférence de presse. Le PC est à des lieues des positions québécoises sur les jeunes contrevenants, l'environnement et le contrôle des armes à feu, a énuméré M. Boisclair, ajoutant même l'avortement à sa liste, même si le Parti conservateur soutient depuis des mois que cette question n'est pas sur la table. «M. Harper avait mis une croix sur le Québec avant l'élection, alors sa conversion tient surtout de l'improvisation», a-t-il dit.
Des remous ailleurs
L'unité nationale est d'ailleurs en voie de devenir un enjeu central de la campagne électorale, Paul Martin et Stephen Harper poursuivant pour la troisième journée consécutive leur guerre de mots sur le sujet. Bien qu'unanimement critiqué par la presse anglophone, le chef conservateur a fait la promotion de sa promesse toute la journée lors de son passage en Ontario, confondant les sceptiques qui voyaient dans son message d'ouverture livré à Québec un appât pour consommation locale.
Loin de se rétracter devant un tel barrage, M. Harper a plutôt pris le bâton du pèlerin, soutenant que les réformes proposées sont souhaitées par les fédéralistes de partout au Canada, dont Jean Charest, qu'il a nommé à plusieurs reprises. «Je ne réponds pas aux séparatistes, a-t-il indiqué en entrevue avec le réseau anglais CPAC, je réponds au premier ministre Jean Charest, qui est le plus fédéraliste des premiers ministres que le Québec ait eus au cours de ma vie. Ce ne sont pas de grandes concessions sans fin. Ce sont des changements très précis qui sont sensés et qui respectent notre Constitution.»
La journée d'hier avait commencé par une guerre de mots. Le chef libéral a demandé à son adversaire conservateur de s'excuser pour l'avoir accusé d'espérer l'élection d'un gouvernement péquiste à Québec pour ainsi mieux jouer son rôle de «capitaine Canada». «Cela dépasse les limites d'un discours raisonnable, a déclaré Paul Martin. Bien que nos positions soient très différentes, jamais je ne laisserais entendre un seul instant que Stephen Harper préférerait, pour des raisons politiques, assister à une victoire séparatiste.» M. Harper a refusé de s'excuser, offrant cette boutade: «Je ne demande pas d'excuses de M. Martin. Je suis un grand garçon, je suis capable de prendre les coups.»
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