Opinion

La force réelle du français au Québec

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Fil RSS Droits de reproduction

Charles Castonguay, Département de mathématiques, Université d'Ottawa

Édition du mardi 20 décembre 2005

Mots clés :

Quelque 30 ans après les lois 22 et 101, il importe de bien cerner leur incidence sur le rapport de force entre le français et l'anglais. Combien de personnes se sont francisées sur le territoire québécois depuis 1971? Combien se sont anglicisées? Il n'y a pas de réponse facile à ces questions car les données de recensement ne précisent ni où ni à quel moment une personne qui se déclare francisée ou anglicisée a substitué à sa langue maternelle le français ou l'anglais comme langue d'usage à la maison.

Le Conseil de la langue française a lancé l'été dernier un recueil de réflexions (Le français au Québec) qui ne contient qu'une analyse rapide de ces substitutions parmi les immigrants. Cependant, l'Office de la langue française avait publié au printemps une étude (Les indicateurs de vitalité des langues au Québec 1971-2001) dans laquelle un suivi attentif de l'ensemble des données m'a conduit à conclure que «il y a eu plus -- beaucoup plus, même -- de nouvelles substitutions réalisées sur le territoire québécois en faveur de l'anglais qu'en faveur du français entre 1971 et 2001».

Des recherches complétées depuis la réalisation de mon étude pour l'Office me permettent de chiffrer plus précisément ma conclusion. Je résume ici mon analyse qui vient de paraître dans L'Annuaire du Québec 2006.

Lorsque l'on compare le solde des substitutions pour le Québec au recensement de 1971 à celui observé en 2001, il peut sembler à première vue que plus de nouvelles substitutions s'y sont réalisées en faveur du français (110 000) que de l'anglais (55 000). Cependant, on ne compare alors que deux instantanés, réalisés d'ailleurs au moyen d'instruments d'observation différents. Apportons à tour de rôle les ajustements qui s'imposent.

En regard des résultats des recensements de 1971 à 1986, le questionnaire introduit en 1991 a, de façon artificielle, réduit le nombre de francophones anglicisés et gonflé la part du français parmi les substitutions déclarées par les allophones. J'ai mesuré dans mon étude pour l'Office l'incidence de ce changement. J'ai démontré de même que les modifications supplémentaires apportées au questionnaire en 2001 ont de nouveau gonflé la francisation des allophones. J'estime que l'ensemble des modifications apportées à l'instrument d'observation a provoqué environ 50 000 cas de francisation et 10 000 cas d'anglicisation. Il convient de les soustraire des gains apparents du français et de l'anglais depuis 1971.

Dans la même étude, j'ai pu confirmer aussi qu'au moins la moitié des substitutions en faveur du français ou de l'anglais déclarées parmi les allophones immigrés ont été réalisées à l'étranger, avant leur arrivée au Québec. Suivant mes estimations, il faut donc soustraire aussi, des gains apparents pour le français, au moins 30 000 cas de francisation qui n'ont pas été effectués au Québec et faire de même pour 10 000 substitutions en faveur de l'anglais.

À elles seules, ces corrections pour les effets de questionnaire et les substitutions réalisées à l'étranger ramènent les substitutions réalisées sur le territoire québécois depuis 1971 à 30 000 pour le français et 35 000 pour l'anglais.

Il y a plus. Le Québec comptait en 1971 environ 25 000 allophones francisés, mais 70 000 allophones anglicisés. Sur les 30 années en cause, un nombre important de ces anglicisés sont décédés. Puisque les gains de l'anglais n'ont cessé de croître, ces anglicisés ont tous été remplacés par de nouveaux cas d'anglicisation qu'il faut ajouter au bilan de l'anglais depuis 1971. Le nombre de substitutions qu'il convient d'ajouter au bilan du français pour compenser la mortalité est nettement moindre.

En outre, des milliers de francophones et d'allophones anglicisés sur le territoire québécois ont migré depuis 1971 vers le reste du Canada. Plus précisément, les recensements de 1976 à 2001 ont énuméré à l'extérieur du Québec environ 41 000 francophones anglicisés et 33 000 allophones anglicisés qui résidaient tous au Québec cinq ans auparavant. Pour mon analyse dans L'Annuaire 2006, j'ai estimé que la migration interprovinciale a ainsi soutiré du solde des substitutions pour le Québec en 2001 au moins 10 000 francophones et 5000 allophones qui se sont anglicisés au Québec entre 1971 et 2001. Il convient de les ajouter également aux substitutions en faveur de l'anglais réalisées au Québec depuis 1971 et, corrélativement, de soustraire les francophones anglicisés du solde des substitutions en 2001 pour le français.

Dans leur ensemble, ces deux derniers types d'ajustement maintiennent à 30 000 les gains du français par voie de nouvelles substitutions réalisées sur le territoire du Québec entre 1971 et 2001, mais portent au bas mot à 75 000 les gains correspondants pour l'anglais.

De toute évidence, le rapport de force entre le français et l'anglais sur le terrain depuis 1971 se situe aux antipodes de ce qu'une lecture sommaire ou incomplète des données peut porter à croire. Il est regrettable que le Conseil ait lancé sur la politique linguistique qui sied au Québec une réflexion qui ne présente pas une vue d'ensemble des substitutions récentes véritablement réalisées sur le territoire québécois.


Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com