Opinion

Élections fédérales - Lettre ouverte d'un immigrant aux quatre chefs

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Eli HANNAT, Politologue, Gatineau

Édition du vendredi 09 décembre 2005

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Même si les immigrants et les minorités visibles sont une réalité incontournable de la société canadienne, leurs préoccupations n'ont jamais suscité un intérêt particulier et encore moins un débat lors des différentes campagnes électorales, qu'elles soient provinciales ou fédérales. Dans les circonscriptions à forte concentration ethnique, chaque parti tente de rallier les votes, prétendant être le mieux placé pour défendre les intérêts de cette catégorie de citoyens mais sans aller plus loin pour poser un diagnostic sur leur réalité socioéconomique.

Pourtant, cette réalité n'est pas aussi reluisante qu'on tente de s'en convaincre ou de le faire croire. À vous d'en juger par vous-mêmes, messieurs les chefs de parti.

Cette catégorie concentre plusieurs indicateurs négatifs à tous les chapitres, très souvent au-dessous de la moyenne canadienne: pauvreté (24 % en 1980, 35,8 % en 2000), revenus (inférieurs d'un tiers à ceux des autres Canadiens), emploi, transferts sociaux et logement. Ces quelques indices significatifs, révélateurs de la vulnérabilité et de la précarité de ce groupe, font planer le risque persistant et inquiétant qu'une corrélation pauvreté-race et pauvreté-immigration commence à s'enraciner au Canada.

Décalage avec la compétence

Beaucoup de nouveaux immigrants -- les minorités visibles en particulier -- sont aux prises avec le chômage et le sous-emploi et occupent des postes sous-payés qui ne reflètent pas leur scolarisation et leurs titres de compétence.

Les contraintes qui entravent leur recherche d'emploi et expliquent dans une large proportion leur faible taux d'employabilité sont multiples. La perception négative que les employeurs canadiens ont des antécédents professionnels fait en sorte que six immigrants sur dix n'exercent pas dans le même domaine professionnel que celui où ils oeuvraient avant leur arrivée au Canada. Cette non-reconnaissance des titres de compétence acquis hors du Canada aggrave le sous-emploi des minorités.

Ainsi, en Ontario, à titre illustratif, le taux de chômage des professionnels diplômés de l'extérieur est trois fois plus élevé que celui des diplômés nationaux. La discrimination ethnique dans certains secteurs, malgré les compétences non négligeables des prétendants, est une réalité qu'il serait irresponsable de ne pas admettre ou de ne pas prendre en compte.

Cette situation de sous-emploi est encore plus paradoxale quand on sait que certains secteurs souffrent d'un manque de main-d'oeuvre spécialisée, notamment la santé et l'industrie (seulement en Ontario, il y a un manque d'environ 1500 médecins selon l'Ontario Medical Association), alors que les compétences et les qualifications d'immigrants au chômage ou sous-employés sont inexploitées (il y a environ 4000 médecins diplômés de l'étranger en Ontario et 1000 au Québec, et la majorité d'entre eux n'exercent pas).

Ainsi, le sous-emploi n'épargne même pas les immigrants titulaires d'un diplôme universitaire (25-40 ans), dont le taux est 3,7 fois plus élevé que celui des diplômés nés au Canada. Cet écart devient 6,4 fois plus élevé pour la cohorte d'hommes plus âgés (41 à 55 ans) alors qu'il n'était que de 2,7 fois en 1980.

En conséquence, le niveau de scolarité et la possession d'un diplôme, qui devraient en principe être des atouts de taille dans la recherche d'emploi, semblent sans grand effet dans le cas des immigrants. La prochaine fois que vous prendrez un taxi à Montréal ou à Toronto, vérifiez par vous-mêmes que l'anecdote de l'«universitaire chauffeur de taxi» est devenue une réalité qui ne surprend plus.

Davantage de faibles revenus

Ce sous-emploi se traduit concrètement par une précarité et une faiblesse de revenus. Ce qui est encore plus inquiétant et significatif est que le taux de faible revenu a augmenté parmi les immigrants (particulièrement chez les immigrants récents) alors qu'il a baissé chez les personnes nées au Canada, selon une étude de Statistique Canada sur la «dégradation du bien-être économique des immigrants et [les] causes possibles».

Le comble de la précarité est que l'écart du taux de faible revenu s'élargit sans cesse comparativement aux années 70, et ce, sans distinction de régions, de niveaux de scolarité, de langue parlée, de groupes d'âge ou de pays d'origine (à l'exception des immigrants en provenance des États-Unis et d'Europe).

Tous ces indicateurs placent les immigrants, notamment les nouveaux, dans une situation de précarité et de risque. Cette situation a conduit à la concentration de la pauvreté chez les immigrants, dont le taux est deux fois plus élevé que celui des familles de Canadiens de naissance. Il est approximativement trois fois plus élevé (40 %) chez certains groupes tels les Latino-Américains, les Africains, les Caribéens, les Arabes et les Asiatiques occidentaux, selon une étude du professeur Ornstein Michael.

Cette même précarité croissante est enregistrée chez les enfants vivant dans des familles immigrantes pauvres: 20 % en 1980, 27 % en 1990 et 33 % en 2000, alors que le taux enregistré chez les enfants vivant dans des familles pauvres et dont les parents sont nés au Canada est de moitié, soit 15 %, selon l'étude menée en 2003 par les chercheurs Garnett et Feng de Statistique Canada.

Messieurs les chefs de parti, même si la situation canadienne est loin d'être similaire à celle de la France en matière d'immigration et d'intégration, il n'en demeure pas moins que les dernières émeutes en France retentissent comme un coup de semonce et nous poussent à s'interroger sans pudeur ni complexes sur nos politiques d'intégration et d'égalité de chances pour les citoyens issus de l'immigration.

Le cocktail de certains éléments comme la misère, l'exclusion, les inégalités des chances, la discrimination et l'insidieux délit de faciès et de patronyme peut produire les mêmes effets, peu importe l'environnement ou le pays.

Messieurs, quelle place vos programmes électoraux réservent-ils à ces problèmes cruciaux? Vos réponses aideraient à éclairer le choix de beaucoup de citoyens.


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