Opinion
Que reste-t-il du Chili de Pinochet?
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Le 23 novembre dernier, près de 15 ans après la fin de son régime militaire (1973-89), l'ancien dictateur Augusto Pinochet a été inculpé pour fraude fiscale dans une affaire de comptes bancaires secrets à l'étranger. C'est à une commission du Sénat des États-Unis qu'on doit la révélation, en juillet 2004, de l'existence d'une centaine de comptes ouverts à son nom dès 1981 dans des paradis fiscaux mais aussi auprès de la banque états-unienne Riggs.
D'ailleurs, si le vieux dictateur exerce de moins en moins d'emprise sur la droite conservatrice, les stigmates de sa dictature ternissent encore le bon fonctionnement des institutions politiques.
Le déclin de l'emprise de Pinochet sur la droite conservatrice
La Concertación, coalition socialiste et démocrate-chrétienne qui présente la socialiste Michelle Bachelet à la course à la présidence, est à peu près certaine de devancer largement ses concurrents au premier tour des élections ce dimanche 11 décembre 2005.
Toutefois, la droite, en partie héritière du vieux général, demeure présente: divisée en deux pôles concurrents pour cette élection présidentielle, l'Unión Demócrata Independiente de Joaquín Lavín et la Renovación Nacional de Sebastián Piñera, elle reste forte de son union au Parlement, sous le nom d'Alianza por Chile. Dans un sondage récent, la candidate du pouvoir en place, Michelle Bachelet, était créditée de 39 % des intentions de vote, contre 22 % à Piñera et 21 % à Lavín.
Le principal enjeu politique du 11 décembre consiste donc à savoir qui, à droite, passera la barre du premier tour.
En effet, la droite a lentement évolué depuis le retour à la démocratie. Sa branche Renovación Nacional, plus éloignée de Pinochet, moins populiste mais conservatrice, s'est taillé une place importante sur l'échiquier politique. Elle constitue l'opposition que la Concertación craint le plus. Piñera cherche déjà à marcher sur les plates-bandes du centre-droit démocrate-chrétien. En s'en appropriant les valeurs, il en courtise l'électorat.
Ce faisant, dans une certaine mesure, l'influence politique de Pinochet semble se réduire. En effet, en 1999, l'élection avait vu Lagos gagner de peu face à Lavín (51,3 % contre 48,6 %), connu pour avoir soutenu le régime de Pinochet et n'avoir condamné que très tard les atteintes aux droits de l'homme du régime passé.
En réalité, les candidats se sont peu différenciés dans leurs thèmes de campagne. Les inégalités sont au coeur des débats puisqu'elles sont tout aussi présentes que depuis la fin des années 80 alors que la croissance a été très forte et que la pauvreté a diminué de moitié en 15 ans.
Dès lors, les politiques sociales ont constitué les principaux axes de la campagne: les candidats ont débattu de la façon de mener à bien la réforme du système des régimes de retraite, privatisé par les Chicago boys (économistes chiliens formés à l'école de Milton Friedman dans les années 1950-60), et poursuivre les réformes de l'éducation et de la santé, décentralisées et privatisées sous les militaires.
Si, depuis 15 ans, le pays enregistre des évolutions certaines dans le sens d'une plus grande équité en matière d'accès à la santé et de qualité de l'éducation, c'est parce que la période Pinochet a été en partie dépassée. Pourtant, l'ombre du dictateur plane encore sur les institutions politiques et enraye leur bon fonctionnement.
Le poids de l'ère Pinochet sur les institutions
C'est ailleurs qu'il faut chercher les empreintes les plus profondes laissées par ce pan militaire de l'histoire chilienne, notamment au coeur des institutions politiques. Le poids de l'ère Pinochet se fait sentir sur l'ensemble de la vie politique et du modèle social et économique au Chili.
En effet, le système électoral binominal -- issu de cette période -- limite la démocratie et le pouvoir d'innover, quel que soit le parti au pouvoir. Il exclut d'emblée tous les petits partis desquels pourrait venir une saine critique. Et, de fait, ce mode de scrutin aboutit à la surreprésentation systématique du bloc de la droite chilienne, l'Alianza por Chile, au Parlement. Difficile dès lors pour la coalition de centre-gauche, même dirigée par un socialiste, de faire preuve de détermination dans son programme en faveur de l'équité.
De surcroît, ce blocage institutionnel rend vulnérable la gauche socialiste. En effet, tiraillé entre les représentants de ses valeurs traditionnelles et ceux de sa version édulcorée qui mènent une politique économique en accord avec le modèle hérité de la dictature, les socialistes chiliens vont sans doute gagner l'élection mais ils devront aussi -- et surtout -- remporter la bataille d'une modification constitutionnelle plus audacieuse.
En septembre dernier, en effet, la réforme constitutionnelle qui avait été longtemps promue par la gauche chilienne n'a abouti qu'à une réformette, timide et insuffisante. C'est pourtant au prix d'un travail de fond, d'une recomposition véritable de ses institutions, que le Chili tournera véritablement la page Pinochet. Cette recomposition passera d'abord par le procès de Pinochet... sans quoi le spectre de la dictature continuera d'obérer le processus démocratique chilien.

