Opinion
Le travail des enfants: la grande hypocrisie
Mots clés : travail
Le 1er décembre, TV5 présentait un dossier sur le trafic d'enfants au Bénin. Le lendemain, l'émission Zone libre de Radio-Canada révélait que la mégaentreprise transnationale Wal-Mart bénéficie du travail des enfants du Bangladesh pour maintenir ses bas prix. Du jour au lendemain, donc, la question du travail des enfants a fait la une de l'actualité. Le questionnement va durer quelques jours et, après... il faudra poursuivre la course aux aubaines.
Regardons les faits. L'UNICEF a produit nombre de documents sur le sujet. De son côté, l'Organisation internationale du travail estime que, un peu partout sur la planète, plus de 211 millions d'enfants âgés de 5 à 14 ans sont contraints de travailler. Le phénomène ne touche pas seulement les pays asiatiques mais fleurit sur tous les continents, y compris aux États-Unis, le paradis de la consommation. La première journée mondiale contre le travail des enfants, qui a eu lieu le 12 juin 2002 à Genève, a laissé indifférents à peu près tous les médias.
Sous des visages différents, la réalité vécue par ces millions d'enfants ressemble à plusieurs égards aux drames si bien décrits par Victor Hugo et Charles Dickens en référence au début du capitalisme industriel en Europe.
La combinaison gagnante
La mondialisation ne fait qu'aggraver la situation. Maintenant que les entreprises peuvent compter sur la collaboration d'une majorité de pays pour garantir la libre circulation des capitaux et des biens par des lois appropriées dictées par la Banque mondiale et le Fond monétaire international, il ne reste qu'à s'assurer du contrôle d'une main-d'oeuvre docile, corvéable et transférable d'un lieu à un autre.
Les enfants font partie de la combinaison gagnante qui permet d'engranger des profits faramineux. À ce chapitre, les entreprises transnationales se montrent les plus voraces. Évidemment, aucune grande entreprise multinationale, pas plus que les petites et moyennes entreprises qui font fabriquer des produits à bas prix, ne reconnaissent participer à cette exploitation. En réalité, les fabricants font souvent affaire avec des «marchands» de main-d'oeuvre, des agences ou des sous-traitants prêts à tout pour augmenter leur profit. L'argent a plus de sens et de valeur que la vie humaine et que l'enfance.
Le travail des enfants touche tous les types d'industries, pas seulement le vêtement. Quelques exemples: la culture du tabac au Malawi (Philip Morris, Altadis, etc.), la production de fruits en Équateur (Chiquita, Del Monte, etc.), la culture du cacao en Côte-d'Ivoire (Cargill, etc.). Même les belles roses qu'on offre avec de si nobles intentions ont de fortes chances de provenir de l'Équateur ou d'ailleurs et de tirer leur beauté du travail d'enfants ou de femmes exploitées dans des conditions misérables qu'il serait trop long de décrire ici.
On sait qu'une grande partie des enfants travaillent pour moins de 2 $ par jour. Plus de 100 millions d'enfants ne vont jamais à l'école. Des millions d'enfants de moins de cinq ans, travailleurs ou pas, meurent chaque année.
Même dans les pays riches, il y aurait environ 2,5 millions d'enfants au travail. À ce nombre, il faut ajouter 11,5 millions d'adolescents entre 14 et 17 ans. Cette masse de travailleurs corvéables à souhait se retrouve dans l'agriculture, le bâtiment, l'industrie du textile et les usines de chaussures. Les États-Unis et la Grande-Bretagne (deux millions) comptent le plus grand nombre d'enfants travailleurs.
Dans plusieurs régions du monde, le travail des enfants est aussi relié au trafic de personnes. En Afrique de l'Ouest, par exemple, le trafic d'enfants, achetés et vendus, est toujours très présent et permet à nombre d'entreprises de diminuer leurs coûts de main-d'oeuvre. Selon l'UNICEF La situation des enfants dans le monde, 2002, 700 000 enfants sont victimes chaque année du trafic contre leur volonté et, la plupart du temps, dans des conditions d'esclavage, à cause «de la demande de main-d'oeuvre bon marché et celle, croissante, de filles et de garçons pour le commerce sexuel».
Un échec reconnu par l'ONU
Pour chercher des solutions, le Sommet mondial des Nations unies (septembre 1990) a pris la mesure du problème et un deuxième sommet a eu lieu en mai 2002. Lors de cette dernière rencontre, le secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, a fait un constat douloureux: «Nous avons misérablement échoué à protéger les droits essentiels des enfants.»
Malgré de nombreux traités signés par un grand nombre de gouvernements (189 pays étaient représentés au Sommet de l'ONU de 2002), la situation reste quasi inchangée. Plusieurs pays ont adopté des lois interdisant le trafic et le travail des enfants et plusieurs entreprises (dont Wal-Mart) se targuent d'agir selon une éthique très stricte, mais une hypocrisie honteuse facilite le maintien de ce scandale universel. Les profits qu'on en retire sont trop importants pour qu'on mette tout en oeuvre pour briser ce cercle vicieux de la misère.
En outre, la publicité et la propagande contribuent à maintenir les consommateurs dans l'ignorance des véritables facteurs qui les invitent à acheter des produits qui sont le fruit de l'exploitation la plus éhontée qui soit: l'exploitation d'êtres humains sans défense. D'ailleurs, tout est mis en oeuvre pour que toutes les revendications soient éteintes et ignorées. Dans la très grande majorité des entreprises, nous sommes très loin d'un commerce équitable.
Quant à l'argument fallacieux qui veut que les enfants travailleurs contribuent à sortir leur famille de la misère et à assurer leur survie, c'est un aveu de faiblesse et de l'incapacité de trouver des solutions de rechange et un laissez-passer pour maintenir cette forme d'esclavage maquillé. Le travail des enfants ne peut résoudre les problèmes qui découlent de la misère. Au contraire, c'est une partie fondamentale du problème. D'ailleurs, souvent, le supposé salaire versé aux enfants va directement dans les poches d'entremetteurs ou de vendeurs d'enfants sans scrupules.
En somme, pendant que les profits des entreprises augmentent et que les consommateurs font des économies, on joue à l'autruche. On feint d'ignorer une zone d'ombre comme l'exploitation des enfants, qui permet aux paradis de la consommation de se maintenir et de se donner bonne conscience, une conscience magique s'il en est. On ne cherche pas de solutions aux causes structurelles de la misère. On se contente de bonnes intentions et de bonnes oeuvres comme la contribution à un «panier de Noël» une fois l'an...

