Hôpitaux pour enfants: l'heure des coupes
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Un rapport propose un mariage forcé entre Montréal pour enfants et Sainte-Justine
Montréal compte un hôpital pédiatrique de trop, tranche un rapport du ministère de la Santé et des Services sociaux. Mais pour éviter le tollé que provoquerait la fermeture d'une institution, le ministère recommande de fermer des services à la fois à Sainte-Justine et à l'hôpital de Montréal pour enfants.Mais comme la fermeture d'un des deux hôpitaux n'est pas envisageable pour des raisons politiques, historiques et culturelles, laisse entendre ce rapport, obtenu par Le Devoir, il n'y a d'autre choix que de forcer un mariage qui n'est jamais venu spontanément.
Pour mettre fin aux dédoublements coûteux, le ministère propose donc de concentrer désormais toutes les transplantations d'organes, les chirurgies cardiaques de pointe et les services de traumatologie à l'hôpital Sainte-Justine. Aucun nouveau développement ne serait autorisé dans ces domaines à l'hôpital de Montréal pour enfants. En revanche, l'hôpital anglophone hériterait de toutes les neurochirurgies et de tous les cas complexes d'orthopédie.
«En 1995 [...], les deux hôpitaux pédiatriques de Montréal ont considéré, mais rejeté la fusion en un seul grand hôpital pédiatrique. Depuis, ces deux établissements se sont fragilisés, ont accéléré leur rivalité et leur compétition pour les programmes [...] Cette rivalité est nuisible au bien-être des enfants [...], le temps de la complémentarité entre le CHU Sainte-Justine et le CUSM est maintenant venu», tranche le rapport.
Selon les auteurs, la population montréalaise n'a jamais justifié la présence de deux hôpitaux pédiatriques universitaires. Plus encore, la décroissance de la population d'ici dix ans, combinée à l'amélioration des hôpitaux pédiatriques à Québec et à Sherbrooke, rend d'autant moins nécessaire le maintien de services dans deux hôpitaux pour enfants à Montréal.
Dans la plupart des pays, on prévoit un centre universitaire pédiatrique par tranche de 1,5 à 2 millions de population. Or, avec le vieillissement de la population, le Québec ne comptera plus que 1,5 million d'enfants en 2015. Un seul CHU pédiatrique sera donc amplement nécessaire pour répondre aux besoins de la population.
«La population francophone de 1 300 000 d'enfants est juste assez nombreuse pour soutenir un CHU de haut calibre dont l'excellence clinique exige une masse critique pluridisciplinaire pour soutenir les équipes de médecine hautement spécialisée. Toute division des efforts dans deux centres porterait préjudice à l'excellence clinique», peut-on lire.
Par ailleurs, comme il est légitime pour la communauté anglophone, qui compte 200 000 enfants, de pouvoir être traitée dans sa langue, estime le ministère, il faut en tenir compte dans la planification des services.
Pour rivaliser avec les meilleurs hôpitaux pédiatriques du monde, notamment le Hospital for Sick Children de Toronto, le Children's Hospital de Boston ou le Necker de Paris, le ministère envisage donc ce mariage forcé dans plusieurs spécialités.
Ce partage des rôles se traduirait notamment par une gestion unique pour les spécialités concentrées à un seul endroit, un plan de recrutement unique pour les médecins, des privilèges de pratique dans les deux hôpitaux pour les médecins, ainsi qu'une double affiliation universitaire. Les étudiants de l'Université de Montréal et de McGill seraient donc formés au même endroit dans les spécialités touchées par les transferts.
Tous ces changements ont été présentés «aux leaders de la communauté médicale» le 21 novembre dernier, a affirmé hier Clermont Gignac, le directeur exécutif pour la réalisation des projets des centres hospitaliers universitaires de Montréal. On attend maintenant la réponse officielle des deux hôpitaux à ce rapport.
Des inquiétudes
Mais d'ores et déjà, ces propositions alimentent de vigoureuses discussions de corridors. À l'hôpital de Montréal pour enfants (HME), on craint que la disparition de certains services ne soit que le prélude à une fermeture plus étendue. «On craint qu'à terme le plan soit d'en arriver à un seul hôpital. Ce serait une grande perte pour la communauté», a affirmé hier un médecin sous le couvert de l'anonymat. Même si les médecins du HME pourront aller travailler à Sainte-Justine, on craint que ces transferts n'entraînent l'éclatement d'équipes de travail, essentielles à la qualité des soins.
«Il n'y a pas juste les médecins qui font la qualité du service, il y a aussi les infirmières, les techniciens, etc. On ne travaille pas en vase clos», a déploré ce médecin.
Certains jugent aussi illogique le transfert de la traumatologie à Sainte-Justine, alors que les chirurgies orthopédiques de pointe seront concentrées à l'hôpital de Montréal pour enfants. «Médicalement, ça n'a pas de sens», ajoute ce dernier.
Il a été impossible d'avoir des commentaires officiels de la direction du HME sur ce rapport hier.
Même questionnements à l'hôpital Sainte-Justine, où ce sont les services d'orthopédie et de neurochirurgie de pointe qui seraient entièrement transférés. «S'il n'y avait pas d'enjeux politiques, il n'y aurait qu'un seul hôpital fort à Montréal. Ce qui est dommage, c'est qu'on décide de saupoudrer les coupures, de ménager la chèvre et le chou, parce que personne n'a le courage de fermer un des deux hôpitaux», a déclaré un médecin qui a demandé l'anonymat.
Ce médecin craint qu'en choisissant de sabrer à gauche et à droite on ne finisse par affaiblir les deux institutions.
La direction de l'hôpital Sainte-Justine a toutefois répondu favorablement à ce rapport dans une lettre envoyée hier au ministère de la Santé. «Nous adhérons à la notion de complémentarité et nous croyons que cela améliorera la qualité des soins. Nous acceptons toutes les conséquences que cela peut avoir», a indiqué hier François Brochu, chef des communications à l'hôpital Sainte-Justine, refusant de faire de plus amples commentaires.
Selon M. Gignac, impossible de dire quand ces changements prendront forme. Chose certaine, cette complémentarité est incontournable si l'on veut que les projets de construction du CHUM et du CUSM respectent les paramètres budgétaires du gouvernement. «Nous allons laisser les gens réagir et voir quelle distance les sépare. L'important est que les gens se parlent, car il n'y aura pas de projets de CHU sans un accord sur la complémentarité», a-t-il affirmé hier.
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