Partis pour la gloire
Mots clés :
La comparaison est immédiatement venue à l'esprit en entendant Gilles Duceppe souhaiter la disparition des libéraux de la surface du Québec. Au tout début de la campagne référendaire de 1995, le président de la Standard Life, Claude Garcia, avait lancé avec une incroyable maladresse qu'il ne fallait pas seulement battre le camp du Oui, mais l'écraser de manière à ce qu'il ne se relève jamais.
Abattus par la tournure du débat sur la question référendaire à l'Assemblée nationale, les souverainistes avaient été fouettés par la déclaration de M. Garcia. À la lumière de l'expérience de 1980, bien des fédéralistes ont également pensé qu'une victoire écrasante n'était pas le meilleur moyen d'obtenir les changements désirés.
Le triomphalisme est toujours un écueil à éviter, surtout quand il reste sept longues semaines de campagne. M. Duceppe est d'autant plus sujet aux dérapages qu'il lui faut occuper sa part d'espace médiatique sans avoir de programme à présenter. C'est quand on n'a rien à dire que la tentation de l'enflure verbale est la plus forte.
L'erreur du chef du Bloc aura sans doute moins de conséquences que celle de M. Garcia, mais ses excuses n'effaceront pas tout. Il y a encore 50 % de fédéralistes au Québec. Plusieurs sont tentés de donner une bonne leçon aux libéraux, qui ont dépassé les bornes avec le scandale des commandites, mais M. Duceppe semble avoir tellement envie de les voir disparaître qu'ils pourraient y réfléchir à deux fois avant de voter pour un autre parti ou de rester chez eux.
Rien ne fait plus plaisir aux fédéralistes que de prendre un souverainiste en flagrant délit d'intolérance, qu'elle soit réelle ou imaginaire. Paul Martin n'a pas pu s'empêcher d'en remettre, même après que M. Duceppe s'est excusé. À l'entendre, on voudrait l'empêcher de fêter Noël dans sa belle maison des Cantons de l'Est.
Heureusement, Jean Lapierre était là pour réparer en partie les dégâts causés par le chef du Bloc. En affirmant de façon grotesque que sa déclaration s'apparentait au nazisme, le ministre des Transports a disjoncté une fois de plus. Le problème est qu'on ne s'étonne plus de ses inepties, alors que M. Duceppe nous a habitués à plus de mesure.
M. Lapierre n'a cependant pas tort de se demander si le succès n'est pas monté à la tête de M. Duceppe. Depuis deux ans, il domine outrageusement le paysage politique québécois, et les sondages laissent entrevoir des jours encore meilleurs pour son parti. Il y a de quoi donner le vertige.
Placer la barre aussi haut comporte néanmoins un sérieux risque. Normalement, la répétition de la performance de juin 2004 -- 54 sièges sur 75 -- aurait été interprétée comme une remarquable victoire pour un parti qui ne peut pas aspirer au pouvoir. Maintenant que l'objectif avoué est la disparition des libéraux, une récolte inférieure à 60 sièges apparaîtrait comme un résultat décevant.
Il n'y a pas que M. Duceppe. Ces jours-ci, c'est la famille souverainiste au grand complet qui semble partie pour la gloire. Il ne faut pas trop compter sur André Boisclair, qui savoure encore sa victoire dans la course à la succession de Bernard Landry, pour ramener tout le monde sur terre.
Paul Martin fait dans le mélodramatique quand il évoque, l'air d'un homme qui a vu le diable en personne, le «pacte» entre le Bloc et le PQ pour forcer la tenue d'un autre référendum sur la souveraineté. Comme s'ils avaient déjà eu un autre objectif! Il n'empêche que la nuance entre un vote pour la souveraineté et un vote pour un parti souverainiste risque d'échapper à certains.
La meilleure façon de démontrer que les élections fédérales ne constituent pas la première période d'un nouveau match référendaire n'est certainement pas de se comporter comme si on était déjà rendu en troisième.
Alors que M. Duceppe vient de placer les libéraux fédéraux sur la liste des espèces en voie d'extinction au Québec, M. Boisclair se comporte comme s'il tenait pour acquise la victoire de son parti aux prochaines élections québécoises. «Jean Charest -- il a au moins ça de bon -- est en train de devenir le meilleur allié des souverainistes», a raillé le nouveau chef du PQ.
Il est vrai que tout semble aller de mal en pis pour le gouvernement Charest. L'effondrement de la ministre de la Famille, Carole Théberge, signifie le report au printemps, sinon aux calendes grecques, du projet de réforme du réseau des garderies.
En renonçant, au moins temporairement, à l'adoption d'une loi spéciale pour décréter les conditions de travail des 520 000 employés de l'État, le gouvernement reconnaît également avoir perdu la bataille de l'opinion publique, malgré les inconvénients que les grèves tournantes dans les hôpitaux et les écoles font subir à la population.
Comble de malheur, un sondage Léger Marketing effectué à la fin de novembre laisse entendre que les chances des libéraux aux prochaines élections ne s'amélioreraient pas de façon significative si Philippe Couillard remplaçait Jean Charest.
C'est précisément pour éviter de saboter cette belle conjoncture que Gilles Duceppe ne devrait pas souhaiter un balayage complet. Jusqu'à présent, la présence d'un gouvernement libéral à Ottawa a toujours été une condition sine qua non d'une victoire du PQ.
Vos réactions
Aucun commentaire ... soyez le premier !

