Ignatieff, Trudeau du ROC?
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Photo: Presse canadienne
Mais elle a été prononcée, cette phrase, hier en fin d'après-midi, au terme de la première tournée de porte-à-porte du nouveau politicien de 58 ans qui, à l'autre bout du fil, se disait «transi» et épuisé par une semaine où sa candidature a été bruyamment remise en question. Avec la prudence qui provient de son nouveau statut, il enchaîne tout de suite dans son français étincelant: «Mais je dois concéder que [le nationalisme québécois] fut une source d'innovation politique remarquable, dans les politiques sociales, par exemple, dans Hydro-Québec, etc.» Une source, dit-il, qui a influé sur l'ensemble du Canada.
Mais qui est Michael Ignatieff?
Il y a d'abord le prestige du nom. À peu près inconnu au Québec, il suffit de prononcer le nom d'Ignatieff dans le ROC (principalement à Toronto) pour que les yeux s'éclairent. Des membres de la famille portant le fameux patronyme avouent même en avoir assez de se faire constamment demander: «Vous êtes le frère de Michael? Son cousin?»
Ce prestige vient de loin, d'une lignée aristocratique russe blanche, transplantée au Canada. Paul Ignatieff, grand-père de Michael, a été le dernier ministre de l'Éducation du dernier tsar, Nicolas II. Réfugié avec sa famille en Ukraine pendant la révolution bolchevique, il a ensuite fui vers l'Angleterre avant d'arriver au Canada, dans les Cantons-de-l'Est, une histoire que Michael Ignatieff a racontée dans L'Album russe (1990, Boréal). Son père, le diplomate George Ignatieff, décédé en 1989, a servi dans les années 60 sous Pearson, notamment comme ambassadeur du Canada aux Nations unies. Par ailleurs, autre prestige: par sa mère, Ignatieff, né à Toronto, est un des descendants du grand philosophe conservateur George Grant, connu pour son Lament for a Nation de 1964, un livre qui déplorait le rapprochement entre le Canada et les États-Unis ainsi que la fin du rêve d'une «Amérique du Nord britannique».
Au prestige «aristocratique» des noms de famille, l'individu Michael a su greffer un parcours étincelant. Il a été professeur d'histoire à Cambridge, en Angleterre. Il est alors devenu une star des médias électroniques britanniques, notamment à la BBC. Puis, il a été embauché à Harvard, où il dirige le Carr Center for Human Rights Policy, rattaché à la Kennedy School of Government. Dans le monde médiatique, on l'a retrouvé ces dernières années dans le New York Times Magazine.
C'est un peu le Bernard-Henri Lévy du Canada anglais: un intellectuel flamboyant doté d'un statut de célébrité. Bel homme (il a fait la couverture de magazines comme GQ) avec de la prestance, du charme à revendre et l'aisance de ceux qui ont évolué dans le confort, la culture et un milieu cosmopolite.
Tellement cosmopolite, en fait, que Michael Ignatieff n'a pas vécu au Canada depuis 1969! C'est là une différence de taille par rapport à Trudeau. Ceci l'a parfois mené à montrer une méconnaissance profonde des sujets canadiens qu'il aborde. Avec une aisance pourtant convaincante. BHL, vous dis-je. Lui a aussi nui son appui à l'invasion de l'Irak en 2003, ce qui lui vaut, dit-on, l'antipathie d'un autre célèbre intellectuel canadien, John Saul.
Québec
Quant au Québec, il est difficile de savoir exactement ce que Michael Ignatieff en pense.
Acte I: vers 1995, il se montre d'abord très trudeauiste. Si on se fie au chapitre consacré au Québec de son essai sur le nationalisme, Blood and Belonging (Viking), publié en 1995 et qui lui a valu plusieurs prix, sa perspective ne fait aucun doute: selon lui, le nationalisme est une idéologie revancharde et on doit s'en méfier.
À la même époque, ses dénonciations de la loi 101 étaient sans équivoque. Il affirmait par exemple, dans Le Déchirement des nations, que les lois linguistiques québécoises empiétaient de façon excessive sur les droits individuels. Il dressait un parallèle entre loi 101 et les lois lettonnes liant la citoyenneté à la maîtrise de la langue du pays.
Acte II: en 2001, plusieurs textes inspirés des penseurs Charles Taylor et Will Kymlicka viennent tempérer le trudeauiste en lui. Le National Post parle même à l'époque de la «révolution d'Ignatieff». Dans La Révolution des droits (Boréal, 2003), texte d'une conférence, il semblait réviser totalement ses positions en admettant par exemple que la loi 101 passait deux tests démocratiques puisqu'une telle loi, premièrement, était «absolument essentielle à la survie du groupe» qu'elle servait. Deuxièmement, les privilèges qu'elle instaure «sont institutionnalisés de façon à ne pas violer les droits des individus». Foin, ici, de l'ironie sur la police de la langue qu'on trouvait dans ses ouvrages de 1995, inspirés de Mordecai Richler.
«Je suis moins trudeauiste que je ne l'ai été depuis les années 60. Je ne crois pas que nous pouvons conserver la fédération canadienne selon les principes auxquels croyait Trudeau. Et je crois que plusieurs Canadiens anglais commencent à en prendre conscience», nous avait-il dit lors d'un entretien en 2001. Aussi, depuis cette époque et encore hier au téléphone, il n'hésite pas, en français, à parler de la «nation» québécoise. Aussi, cet aveu: le fédéralisme canadien peut être dur pour le Québec. On est loin de ses textes de 1995 qui affirmaient plutôt que le français avait survécu au Québec grâce au fédéralisme canadien! Non, en 2001, Ignatieff rejette le «statu quo» constitutionnel. «Ne me demandez pas pour autant de vous dire exactement quelles devraient être les demandes constitutionnelles du Québec. Je l'ignore. C'est aux avocats de trancher et, bien franchement, ce sujet m'ennuie.»
Oui à la loi 101. Oui à la nation. Non au statu quo. Mais la souveraineté? Ses expériences de globe-trotteur l'empêchent totalement de comprendre ce projet, disait-il à l'époque. Qu'a-t-il vu à l'étranger? «Des pays déchirés par des guerres civiles [...], la suppression de droits linguistiques, des droits tout court.» En somme, poursuit-il, «je suis amené à considérer les revendications nationalistes du Québec non pas avec hostilité, mais je les remets dans le contexte global. Au fond, je crois qu'on ne peut justifier la séparation d'un État que lorsque ce même État cherche à vous tuer».
Et aujourd'hui?
Acte III: certains observateurs ont affirmé que Michael Ignatieff semblait vouloir revenir à ses conceptions plus «dures» du Canada en mars dernier, lors d'un discours prononcé à un congrès du Parti libéral.
«Je suis un après-trudeauiste», insistait pourtant hier en entretien celui qui pourrait bien être ministre en février prochain, affirmant être hostile à tout «fédéralisme envahisseur». Son nouveau credo fédéraliste: chaque ordre de gouvernement devrait dire: «mêle-toi de tes oignons et je vais me mêler des miens». Le fédéral doit respecter les compétences des provinces, mais en retour, insiste-t-il (étrangement), «les provinces doivent respecter les compétences du fédéral». Cela n'empêche pas que le Québec peut très bien, selon lui, avoir une existence internationale: «C'est admis depuis 45 ans!»
Chose certaine, son Canada devient un modèle idéal, universalisable. «Le monde nous regarde», avait-il dit au Parti libéral en mars. La politique étrangère canadienne, poursuivait-il, doit chercher à exporter «la paix, l'ordre et le bon gouvernement» (phrase clé de la Constitution canadienne). Bref, elle doit viser à «répandre le rêve canadien» dans le monde.
Une telle ambition «fait» assurément Trudeau. Et c'est pourquoi on n'a peut-être pas fini d'entendre parler de Michael Ignatieff.
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Le dimanche 04 décembre 2005 11:00
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