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Quand la politique devient politicienne
On s'est préoccupé de cette question depuis plusieurs années déjà. On a relevé de nombreux facteurs pouvant contribuer à cette désaffection électorale. Dans Les cahiers du CRIC, on peut notamment lire ceci: «De nombreux observateurs affirment que le déclin de la participation électorale est une conséquence de la perte de confiance des citoyens envers leurs dirigeants politiques et de leur cynisme croissant à l'égard du processus politique. Ils estiment que ce désintérêt croissant se nourrit du sentiment que les praticiens de la politique et les partis ne se soucient que de leurs intérêts propres, sont malhonnêtes ou hors d'atteinte. » (La participation électorale au Canada : la démocratie canadienne est-elle en crise? Octobre 2001)
Peut-on, de tout ceci, inférer une incidence sur la participation électorale à l'élection hivernale qui s'en vient? Une participation encore plus faible, non pas tant à cause des conditions climatiques que du fait de l'attitude des partis politiques qui imposent cette élection hivernale hâtive aux citoyens? « ... Un sondage indique que seulement 17 % des Canadiens sont en faveur du déclenchement immédiat des élections ». (Radio-Canada, 11 novembre).
Objectivement, rien ne justifie cet empressement électoral, qui a tout du rocambolesque. Trois chefs de parti se réunissent en secret pour mettre à bas le gouvernement. On ne peut que songer aux conspirateurs d'une pièce de Victor Hugo. Heureusement, on n'assassine plus ni n'empoisonne, puisqu'il s'agit d'une «conspiration démocratique!».
Mais à quoi assiste-t-on donc de nouveau - il n'y a pas si longtemps on en était déjà là - à la Chambre des communes, sinon à un jeu de dupe, à qui perd gagne. L'opposition veut battre le gouvernement sous le prétexte qu'il n'a pas l'autorité morale pour gouverner. Ce n'est qu'un prétexte sans valeur, bien entendu. Le gouvernement en place a été légitimement élu et il gouverne. Son dossier n'est pas sans taches, mais il est en place, non par usurpation mais du fait des résultats d'élections non contestées. Et le concept d'autorité morale est des plus flous et des plus discutables. C'est plus un concept idéologique destiné à leurrer le chaland, dans ce cas l'électeur, qu'un argument juridiquement fondé.
Que, face à ce jeu sans atout - puisque l'opposition ne propose rien d'autre que défaire le gouvernement, ce qui n'est pas un programme politique - le gouvernement abatte les cartes qu'il avait en réserve, un quasi-budget, rien de plus normal dans une partie de dupes. L'opposition condamne ce qu'elle considère comme un geste partisan. Mais l'opposition fait-elle autre chose que des gestes partisans en voulant renverser le gouvernement pour satisfaire, en fait, des intérêts personnels: S. Harper cherche la place de premier ministre, pour couronner une carrière politique chancelante. S'il échoue, il est bon pour la retraite. Duceppe n'a rien en vue pour le Canada - ni même pour les Francophones hors Québec, il s'opposait à l'amélioration de la Loi sur les langues officielles - mais pense à grossir ses effectifs et à assurer sa présence à la Chambre des communes. Quant à J. Layton, il navigue entre deux eaux et cherche à récupérer un électorat plus substantiel, que son alliance avec les Libéraux mettait en péril, en espérant faire passer ses idées en appuyant un nouveau gouvernement minoritaire, si c'est le cas.
C'est donc une absence de perspectives qui nous est offerte, puisque ces vues électoralistes et partisanes ne répondent en rien à ce que devrait être le véritable rôle et les véritables responsabilités de la classe politique. Les responsables politiques de tout niveau sont là pour s'occuper de l'intérêt des citoyens du Canada, pour assurer leur mieux-être, leur sécurité, leur santé, leur emploi, leur avenir, pour rendre le pays plus social et plus démocratique, et non pour cultiver leurs propres intérêts.
Deux citations incitent à la réflexion: «L'art politique est par essence service pour les gouvernés.» (Platon, La République). «La politique, quand elle est un art et un service, non point une exploitation, c'est une action pour un idéal à travers des réalités.» (Charles de Gaulle). Il est justement un livre qui devrait intéresser tous nos dirigeants politiques. C'est Désir d'humanité, Le droit de rêver de Riccardo Petrella. Il ne saurait être question de condenser ici tout ce livre très dense. Mais R. Petrella résume ainsi un aspect de son exposé: «Le rêve aujourd'hui joue un rôle extrêmement important sur le plan du comportement politique individuel et collectif. Le rêve exprime une capacité d'imaginer un autre monde, et on l'imagine parce qu'on peut le faire. En fait il y a toujours trois éléments dans le rêve: il y a l'imaginaire, quand par exemple on imagine que tout le monde a le droit à la vie, à la paix, etc. Puis il y a le désir qui en découle, comme le désir de paix. Enfin, il y a la possibilité effective de se procurer cette paix ou ce droit à la vie. Le rêve est une force politique extraordinaire. Les gens pensent que c'est de plus en plus possible. Et cela donne force au rêve de paix, au rêve de droit, au rêve de la vie pour tous, au rêve de démocratie, etc.» (À bâbord ! octobre-novembre 2004, Débats politiques) Autrement dit, le rêve suscite le désir qui se transforme en force en vue de sa réalisation.
Un rêve pour le Canada?
Quel rêve les chefs de l'opposition nous proposent-ils pour le Canada, en voulant défaire le gouvernement? Vers quels horizons nous entraînent-ils, dans un mouvement dynamique, qui concilie précisément le rêve et la réalité? On ne voit, hélas, pas grand chose à l'horizon et il ne faudrait guère s'étonner d'un faible tôt de participation électorale aux élections hivernales imposées. Quel idéal, quel avenir pour nous et notre pays nous proposent actuellement les politiciens de l'opposition qui, dans leurs pitoyables joutes politiciennes, semblent oublier qu'ils sont au service des citoyens et de leur pays.
L'impatience de l'opposition à vouloir déclencher des élections ne se justifie objectivement pas, puisque de toute façon le gouvernement s'est engagé à en déclencher au printemps. Mais la politique politicienne a pris le pas sur la vraie politique, qui est au service des citoyens. Ce n'est pas avec de telles manoeuvres que la participation électorale va s'accroître. C'est bien plutôt de nouveaux arguments qui vont s'ajouter à ceux mentionnés déjà par le CRIC.
«Il est important de considérer le rôle du politique comme un dépositaire du devenir d'un peuple. Lourde responsabilité.» (Irma Ly Tang, Réflexions sur le rôle de la politique) Nos représentants à la Chambre des communes en sont-ils conscients, qui ne songent qu'à défaire un gouvernement pour promouvoir leur propre devenir, plutôt que celui de notre pays, le Canada.
