Opinion
Le territoire du Québec, un chaînon manquant de tous les discours
Mots clés :
Des événements comme la course à la direction du Parti québécois, l'absence d'une majorité parlementaire au gouvernement fédéral, les relations de travail des fonctionnaires provinciaux ainsi que l'usure des formules ont été propices à l'éclosion de manifestes concernant les politiques publiques au Québec. Plusieurs évaluateurs sont revenus sur les thèmes d'identité et de souveraineté auxquels se sont ajoutés ceux d'américanité, d'ambivalence et de postnationalisme. Le mot Québec s'est enrichi de qualificatifs dont lucide et solidaire.
Dans l'ensemble, les conceptualisateurs de l'avenir québécois ne se préoccupent pas beaucoup du Nord, même si, à l'occasion, des commentateurs considèrent l'environnement, les aménagements urbains, les régions périphériques ou les conditions de vie dans une réserve. À un niveau élevé, l'on ne se rend ni à une politique du territoire ni à une politique de l'autochtonie. Négliger ces référents majeurs ne constitue-t-il pas des déficits de québécité?
Est-ce un simple oubli? Une abstention délibérée à l'imitation de l'Europe qui ne se pose pas la question du premier occupant de ses patries? Est-ce une assurance que toutes les difficultés nordiques aient été réglées par la Convention de 1975 ou, huit ans plus tard, par les 15 principes du gouvernement à l'égard des premiers peuples? Est-ce une justification de la colonisation d'un écoumène qui, de toute évidence, était déjà occupé par autrui? Est-ce un témoignage de satisfaction de la politique territoriale contemporaine? Est-ce un refus de considérer l'option d'un usage multiple de l'espace?
Les deux zones du Québec
Un élément incontournable du débat géopolitique correspond au substrat terrestre. Ici, abstraction faite d'un Labrador comme autorattaché à Terre-Neuve ainsi que les eaux marines périphériques, le Québec s'étend sur deux zones spécifiques.
Le Québec méridional, dit aussi Québec laurentien, est une entité bien organisée où sont implantés divers peuplements initialement autochtone, principalement francophone, partiellement anglophone et légèrement allophone. Sa frontière septentrionale oscille autour du 50e degré de latitude, ligne fondamentale reliant la Côte-Nord à une frange située entre l'Abitibi et la baie de James.
Ainsi, le Québec du sud occupe seulement le tiers de l'étendue de la péninsule, mais a l'habitude de se prendre pour le tout du Québec. Cet unique mot est utilisé comme titre d'ouvrages ne traitant que de la Laurentie; des bulletins météo parlent de «centre du Québec» pour la seule section Mauricie-Saguenay. Les gens d'aujourd'hui n'ont pas encore conscientisé la nordication administrative du territoire qui s'est faite il y a plus de 100 ans. Le vocabulaire toujours sudiste fait comme un frein à la perception de la réalité pan-Québec.
Il y a par ailleurs le Québec septentrional. Les fouilles archéologiques enseignent que des habitations y existent depuis des milliers d'années; aussi, dans cette zone, la majorité des expériences humaines ont été conduites par les Indiens, Inuits et Métis. D'ailleurs, partout dans la péninsule, l'antériorité autochtone est un fait indéniable.
Les non-Autochtones, eux, se sont construit un Québec du nord moderne en étirant leur base laurentienne suivant la théorie du secteur (s'étendre sur les terres qui sont vis-à-vis). Malgré des barrages enorgueillants, l'arrivée tardive et peu nordiciste de cette seconde vague de population ne change pas le caractère fondamental de la zone nordique. Par ses référents spatiaux et culturels intrinsèques, le Québec du nord contient des descripteurs majeurs de l'ensemble du Québec. En conséquence, étant un espace autant ontologique que le sud, il devrait être connu et considéré.
Une troisième entité, peu conceptualisée comme telle, est celle d'un Québec vu comme entier, c'est-à-dire, non seulement dans son étendue naturelle -- des frontières de l'État de New York à celles du détroit d'Hudson -- mais dans un dialogue fructueux entre tous ses composants. Cette superzone ne peut être saisie qu'au moyen d'un concept global que ne livrent ni le Québec du sud ni le Québec du nord.
Dans la sphère francophone, le Québec est le pays qui vit la nordicité la plus élevée; devrait découler de cette constatation l'exercice d'un certain leadership technologique et culturel. Cette lecture pourrait apparaître nouvelle.
La vision d'un Québec total
Une contrée est aussi une représentation symbolique (Gérard Bouchard). À ce point de vue, les citoyens se contentent d'une idée insuffisante du tout-Québec. Dans quels rêves, dans quels mythes, gens du sud et ceux du nord se complaisent-ils? Les liens affectifs par rapport au Québec septentrional sont surtout ressentis par les nordistes alors que les sudistes sont surtout attachés au Québec méridional. La distance physique et l'histoire favorisent sans doute de telles préférences, mais il demeure inquiétant qu'il y ait si peu de personnes qui alimentent une charge émotive au sujet de l'entièreté québécoise. Alors, devrait-on trouver insincère le fait de réclamer quand même le nord?
La discrétion d'une image strictement panquébécoise porte des conséquences administratives. Une politique expansionniste du sud fait face aux autochtonités militantes du nord; ce dernier cas est exprimé dans le slogan: «Le Moyen Nord aux Cris» (vers 1990). Alors, comment la zone méridionale et la zone septentionale pourraient-elles s'adonner à la conjointivité quand les objectifs principaux de chaque acteur sont à la fois différents et chevauchants? Sans trop d'égards aux réalités, les uns et les autres signent des arrangements spécifiques en remettant à plus tard la solution du problème le plus épineux, celui du territoire. Aucune démonstration théorique n'assure qu'un tel pragmatisme équivaut à la meilleure démarche ou le moins mauvais concordat.
Dans le débat, l'inclusion de la notion d'une totalité devrait inviter à réfléchir à la notion de l'identité du Québec.
Circonstances du discours
S'il ne faut pas confondre le thème du territoire et le thème de l'autochtonie, ce dernier fera obligatoirement partie de toute argumentation concernant l'avenir du Québec. On ne peut concevoir un Québec complet sans le nord et un nord sans les autochtones. Qui grimacent devant de tels énoncés devraient réfléchir à l'opinion des cours (à commencer par le jugement Malouf en 1973) et l'affimation de juristes: «Le Québec n'a pas la capacité constitutionnelle de faire comme s'il était le seul propriétaire des terres et des ressources... Il devra même consulter les Autochtones avant d'intervenir sur toute partie du territoire...» (Ghislain Otis, Cités, 2005). Or, cette position se trouve épaulée par une instance ad hoc des Nations unies qui vient de demander aux États de solutionner le conflit des terres réclamées par les peuples antérieurs.
Des interventions souhaitables de pluri-usage pourraient s'enraciner dans l'idéologie de la coexistence. Cette formule d'action politique en milieu pluriculturel se caractérise par l'emploi conscient des termes significatifs de dialogue, respect, confluence et partenariat. La coexistence exige un engagement de fond mené à partir et du sud et du nord. L'Entente Eastmain-Rupert signée le 23 octobre 2001 entre les Cris et le Québec prolonge la Convention de 1975 mais soulève de semblables questions d'environnement.
Ce concept se loge dans la sphère d'un projet de pays, bref, d'un mégaplan de société. Tout ce qui concerne l'ensemble du Québec mérite d'être bien davantage considéré. Faisant voir le Québec autrement que par la lunette longtemps exclusive du sud, la nouvelle géopolitique concernerait surtout la zone septentrionale, engagerait d'une autre façon la zone méridionale et ferait émerger la notion d'un Québec total. Cette évolution comme écologique ne pourrait se faire sans une reformulation des «agir» de l'État et des citoyens.
Le présent discours s'offre à la réflexion de toutes les options politiques.

