Le vigneron du Seigneur
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Photo: Jacques Nadeau
Avec trois bons quarts d'heure de retard, la récitation a commencé. Presque atone au début, en filet de Confessions, la voix de Depardieu a pris du volume, mettant les accents toniques sur les crises de doute, les désespoirs, les affres du converti. «Jusqu'au fond seras-tu irrité, Seigneur? Jusqu'à la fin? [...] Et je pleurais dans l'extrême amertume de mon coeur broyé.»
Un beau texte, mais insolite, dit par lui, en ce lieu, devant Mgr Turcotte, Lucien Bouchard, Bernard Landry, les officiels, les dévots, les intrigués, si nombreux dans le plus beau temple de Montréal qu'on se serait cru de retour des décennies en arrière. Il fallait se pincer pour y croire, l'habitude de telles méditations à l'église s'étant perdue en cours de route pour bien des spectateurs de ce spectacle qui n'en était pas un. On se sentait dans des sortes de limbes où les dimensions s'entrelaçaient sans vraiment se marier.
L'amalgame Gérard Depardieu et Confessions de saint Augustin, premier grand philosophe chrétien de l'histoire (354-430), avait son côté franchement surréaliste. Il fallait voir l'acteur des Valseuses, l'étoile française de tous les tapis rouges, l'amateur de vin, de bonne chère et de femmes, soudain si sage dans son veston de style étudiant du séminaire, tantôt à l'autel, tantôt parcourant les allées, tantôt grimpant en chaire réciter, livre à la main, des extraits de ces Confessions. «Je t'ai goûté, et voilà que j'ai faim et soif de toi; tu m'as touché, et je suis enflammé par la paix qui est tienne», lisait Depardieu de sa belle voix habituée à épouser tous les textes.
Intéressant? Ennuyeux? Bon? Pas bon? On ne savait plus, tant les univers du récitant et du récité semblaient éloignés. Et pourtant... Saint Augustin avait été comme lui un viveur, un grand amateur de théâtre à Carthage. Il eut des maîtresses, des enfants, avant de rencontrer son chemin de Damas, comme on dit, et de se perdre ou de se trouver en religion. Difficile de croire vraiment à la conversion de Depardieu. Mais tout est possible en ce bas monde...
Star pour star, c'est Jean-Paul II lui-même qui avait fait découvrir à Depardieu le théologien du début de l'ère chrétienne. En février 2003, l'acteur a offert sa première lecture publique à la cathédrale Notre-Dame de Paris. Depuis, il fait son pèlerinage d'église en église pour répandre la bonne parole.
Les réflexions du saint homme feront-elles tourner les sept vins que l'acteur français, dans les vignes du Seigneur, lance du même souffle à travers le réseau de nos SAQ? Ou les transformeront-elles en eau, à contre-pied des Évangiles? Les questions restent en suspens. Mais pouvait-on inventer plus étrange mise en marché vinicole que cette «communion» d'après-midi sous les ors et les anges de la basilique Notre-Dame, à l'écoute de la voix célèbre qui nous entraînait dans cet ailleurs qui ne lui ressemble pas?
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Le jeudi 24 novembre 2005 06:00

