Opinion
Libre opinion: Il faut arrêter cette folie
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Cela devait arriver et c'est en train d'arriver. Le dérapage des projets d'hôpitaux universitaires s'accélère. Nous apprenions jeudi dernier, 17 novembre, que le gouvernement Charest vient de passer en mode alerte. Les dépassements de coûts atteignent déjà un milliard et demi, et nous n'en sommes qu'aux premières phases! Le ministre de la Santé, Philippe Couillard, a donc décidé de nommer un superviseur, Clermont Gignac, pour tenter de contrôler des machines qui ont déjà commencé à s'emballer. Et que va-t-il faire? Convoquer des comités, donner des contrats à des firmes privées de consultation pour essayer de trouver la pierre philosophale! Cela va coûter encore des dizaines de millions en études pour tenter de justifier l'injustifiable.
Le moins que l'on puisse dire, c'est que la tradition a le dos large. Assez large, en tout cas, pour porter une scandaleuse iniquité: l'Université de Montréal forme quatre fois plus de médecins pratiquant au Québec
(40 %) que McGill (10 %) et, pourtant, l'enveloppe budgétaire leur attribue chacune la moitié des fonds. Toute une complémentarité! Un partage inégal pour jeter les bases d'une sereine collaboration! Cela fait pitié de voir la médecine francophone s'écraser devant une telle aberration.
La force de McGill
Le problème qui surgit n'a rien à voir avec la saine gestion et les règles de contrôle budgétaire. C'est un problème de configuration institutionnelle. La recherche de complémentarité est une recherche vaine et coûteuse pour la simple et bonne raison qu'elle s'inscrit inéluctablement dans un affrontement entre deux structures qui, toutes deux, se refusent à être incomplètes. C'est la logique même.
Les batailles au sujet de la répartition des surspécialités (ainsi que des équipements et du personnel de pointe qui en forment l'infrastructure) n'est pas une bataille de clochers. C'est une lutte pour tenter de s'en tirer avec un modèle d'organisation et une logique institutionnelle qui soient le moins possible affectés par la logique tordue d'un partage qui condamne à des solutions bancales.
Il est clair que derrière les propos lénifiant sur la complémentarité se cache la recherche aussi féroce qu'hypocrite de mesures de mitigation. Et l'issue de ce combat est connue d'avance: McGill possédant des ressources autrement plus considérables que l'Université de Montréal, l'institution anglophone va imposer sa suprématie par sa capacité à compenser les lacunes qui en résulteront. C'est une logique qui consacrera la position hégémonique du CSUM sur la médecine francophone, c'est écrit non pas dans le ciel mais bien dans un certain ordre des choses.
Le Québec n'a certainement pas les moyens financiers de se payer deux équipements de cette nature. Mais surtout, il commet une grave erreur en engloutissant des ressources faramineuses pour tenter de préserver l'isolement institutionnel de l'université McGill. La véritable complémentarité ne consiste pas à faire fonctionner deux institutions en parallèle mais bien à intégrer dans une configuration institutionnelle unifiée -- et définie en fonction de la majorité -- l'institution anglophone. C'est une affaire de justice et de partage équitable des ressources.
Et c'est un enjeu de citoyenneté. Le système de santé québécois doit certes reconnaître et servir équitablement la minorité anglophone, personne ne remet cela en cause. Mais il doit être clair que cela ne peut être fait au détriment de la cohérence d'ensemble et de son équilibre institutionnel national.
Étant donné la nature et la vocation d'un tel superéquipement, il ne saurait, par définition, y en avoir deux. Il n'y a qu'un navire amiral. Le dédoublement ne sert qu'à entretenir des logiques de développement séparé qui n'ont plus rien à voir avec le Québec contemporain. Et c'est bien la dernière chose dont Montréal a besoin que cette consécration d'un bilinguisme institutionnel dans l'offre de services de pointe.
Continuer de s'acharner à faire passer le partage inéquitable pour du respect ne sert qu'à occulter des privilèges. Le système de santé québécois a besoin d'une institution de premier plan dont la vocation, les ressources et l'intégration soient véritablement au service du bien commun et de l'intérêt national bien compris.
C'est pure idéologie et fuite en avant que de s'imaginer que le recours au secteur privé -- consultants d'abord, investisseurs ensuite? -- changera quelque chose à la donne. Cela ne servira qu'à rallonger les délais et à accroître l'exaspération, en plus de compromettre le développement de la médecine québécoise et de son immense potentiel scientifique. On ne peut réparer une erreur stratégique par du contrôle comptable. Une mauvaise conception, même maquillée par l'expertise de grandes sociétés privées, reste une erreur stratégique.
Il faut arrêter cette folie.

