Corriveau dans la mire de Gomery

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Brian Myles
Édition du samedi 29 et du dimanche 30 octobre 2005

Mots clés :

Le commissaire le désignerait comme le père du «système de ristournes» au profit du PLC

Photo: Agence Reuters

L'ouvrage le plus attendu de l'année sera publié mardi à Ottawa. Dans le premier volet de son rapport sur le scandale des commandites, le commissaire John Gomery pointera les principaux responsables de ce gâchis. La lecture risque de déplaire à la garde rapprochée de Jean Chrétien et à une poignée d'agences de publicité retorses.

Le commissaire John Gomery attribuerait à Jacques Corriveau la paternité d'un système de ristournes au profit du PLC dans son premier rapport sur le programme des commandites, selon des informations colligées par Le Devoir.

Le fondateur de la firme Pluri-Design aurait créé un système de ristournes à même les commissions perçues par des agences de communication et les commandites versées à des promoteurs privés entre 1995 et 2002.

M. Corriveau, un ami intime de l'ex-premier ministre Jean Chrétien, aurait acheminé une partie des fonds ainsi perçus vers les coffres du Parti libéral du Canada, section Québec (PLC-Q), afin de financer entre autres les campagnes électorales victorieuses de 1997 et 2000.

Ce militant libéral dans l'âme aurait mené des activités de démarchage au ministère des Travaux publics sans s'inscrire au préalable au registre des lobbyistes, une infraction passible d'une amende maximale de 25 000 $. Il aurait enfin usé de son influence dans le but d'obtenir le paiement de commandites pour des agences de publicité et des promoteurs avec lesquels il aurait conclu des «ententes secrètes» pour toucher des commissions, un crime passible d'une peine maximale de 14 ans de pénitencier.

Il s'agit de l'essentiel des constatations acheminées par le commissaire John Gomery aux avocats de Jacques Corriveau dans un préavis confidentiel daté du 12 mai dernier. En raison d'une erreur d'inattention commise par les avocats de M. Corriveau, Gilles Pariseau et Richard Phaneuf, de larges extraits de cet avis se sont retrouvés à la table des matières des représentations finales de M. Corriveau, déposées lors des derniers jours d'audiences de la commission Gomery.

En vertu de l'article 13 de la Loi sur les enquêtes, le commissaire Gomery était tenu d'informer au préalable toutes les personnes potentiellement incriminées dans son rapport de la faute qui leur est imputée et de leur permettre de s'expliquer.

L'envoi d'un préavis de blâme n'est pas une fatalité dans le cadre d'une commission d'enquête. Le juge Gomery peut très bien changer son fusil d'épaule après avoir analysé tous les éléments de preuve et les explications fournies par M. Corriveau lors de son témoignage subséquent, le 27 mai. Il n'est pas impossible qu'il finisse même par blanchir le designer du PLC-Q.

Pour en arriver à un tel revirement, M. Gomery devrait cependant rejeter le coeur des témoignages de Jean Brault, de Groupaction, et des anciens directeurs généraux du PLC-Q, Michel Béliveau et Daniel Dezainde. Si Jacques Corriveau dit la vérité lorsqu'il jure ne pas avoir pris part à des activités de financement illicite du PLC-Q, cela signifie que les trois autres ont menti.

Déni total

Jacques Corriveau et sa firme Pluri-Design ont généré un chiffre d'affaires de huit millions de dollars grâce à la confiance que leur ont accordée Jean Brault (Groupaction), Luc Lemay (Polygone/Expour) et Jean Lafleur.

M. Corriveau a touché une commission de 17,5 % sur des contrats de commandite de 37 millions qu'il a rabattus vers Polygone/Expour, sans travail apparent. La facturation de Pluri-Design faisait parfois état de commissions, parfois de services de consultation, entre autres pour des salons de plein air aux stades olympiques (!) respectifs de Sherbrooke, Rimouski, Chicoutimi et Trois-Rivières. Jean Brault a aussi consenti à Jacques Corriveau une commission de près de 500 000 $ pour lui permettre de ravir à Everest la gestion de la commandite de Polygone/Expour.

Décrit comme le «conseiller informel de Jean Chrétien» dans les documents émanant du Bureau de l'information du Canada, M. Corriveau s'est régulièrement rendu au bureau du fonctionnaire fédéral Charles Guité pour soutirer des commandites au profit de ses clients du monde de la publicité. Il voyait son «très bon ami» Jean Chrétien une ou deux fois par année, et il lui est même arrivé de passer la nuit à sa résidence du 24, promenade Sussex. En guise d'illustration de la grande amitié qui liait les deux hommes, l'ex-ministre des Travaux publics, David Dingwall, a déjà dit à la blague que si on retrouvait un jour un homme au lit entre Jean Chrétien et son épouse, ce serait Jacques Corriveau.

M. Corriveau a juré qu'il n'avait jamais discuté de commandites particulières avec Jean Chrétien, bien qu'il ait appris l'existence du programme secret dès 1996, avant même la plupart des ministres et députés libéraux. Jean Brault l'a désigné comme un des argentiers occultes du PLC-Q lors de son témoignage, une version corroborée par l'ancien directeur général de la formation politique, Michel Béliveau. Un autre ex-dirigeant du PLC-Q, Daniel Dezainde, a déclaré que lors d'un tête-à-tête, Jacques Corriveau s'était attribué la paternité d'un «système de ristournes» au profit du parti, qui croulait sous les dettes.

La firme de juricomptabilité Kroll, Lindquist, Avey a chiffré à six millions de dollars (avant impôt) les salaires et dividendes empochés par Jacques Corriveau mais n'a pas pu mettre la main sur ses relevés de comptes bancaires ni retracer la circulation du capital.

M. Corriveau a qualifié de «rocambolesques et inimaginables» les accusations lancées contre lui lors de sa deuxième comparution devant la commission Gomery. Ses avocats ont réaffirmé son innocence lors de leurs plaidoiries finales. «M. Corriveau ne pourra jamais admettre avoir remis de l'argent comptant provenant d'un système de ristournes lié aux agences de communication pour le bénéfice du Parti libéral du Canada, section Québec, car cela est faux, sans fondement, et va à l'encontre de toute la preuve matérielle qui a été faite devant la commission», ont écrit Mes Pariseau et Phaneuf.

Ils reprochent au commissaire Gomery d'avoir utilisé un vocabulaire «tendancieux» dans le préavis expédié à leur client en mentionnant un système de ristournes. Au contraire, Jacques Corriveau a reçu de Groupaction et Polygone/Expour des honoraires mixtes pour ses services de consultation et son démarchage, disent-ils. Il n'a jamais versé d'argent comptant au Parti libéral, mais il a quand même enfreint la Loi sur les élections en payant le salaire de trois employés du PLC-Q, à la demande de Michel Béliveau.

Si près de Chrétien

Le comportement des témoins rappelés à la barre, comme Jean Pelletier et Alfonso Gagliano, de même que la formulation de leurs plaidoiries finales donnent une bonne idée des sujets qui ont retenu l'attention du commissaire Gomery au cours des derniers mois qu'il a passés en réclusion volontaire à écrire son rapport.

Dans le dernier droit de la commission, alors que la couverture médiatique s'essoufflait peu à peu, de subtils jeux d'alliances renouvelées ou brisées se sont déroulés devant le commissaire. Il y a eu quelque chose de préventif dans la sortie de M. Pelletier, l'ancien chef de cabinet de Jean Chrétien, contre Jacques Corriveau; un souffle de désespoir dans l'envolée de M. Gagliano, qui accusait la commission Gomery d'avoir insulté la communauté italienne.

M. Pelletier a attendu à la dernière heure, après que plusieurs témoins eurent désigné Jacques Corriveau comme un acteur central du scandale des commandites, pour déclarer qu'il avait incité son patron, Jean Chrétien, à la plus grande prudence au sujet du designer. En vieil animal politique, son flair lui commandait de se méfier de Corriveau. Pourquoi? Pour rien, ou si peu. M. Corriveau parlait beaucoup trop souvent de musique classique.

Dès lors, Jacques Corriveau ne préoccupait plus seulement le commissaire Gomery mais aussi la garde rapprochée de Jean Chrétien. L'ex-premier ministre a reçu un préavis de blâme, comme le rapportait le Globe and Mail dans son édition de jeudi. Un troisième acteur névralgique du scandale, Jean-Marc Bard, le chef de cabinet d'Alfonso Gagliano, a confirmé publiquement qu'il avait reçu la même mise en garde. L'étau se resserre.

S'il faut que Jacques Corriveau soit reconnu comme le père d'un système de ristournes, la réputation -- pour ce qu'il en reste -- du Parti libéral et de ses principaux leaders le suivra dans l'abîme. Le scandale talonne plus que jamais Jean Chrétien, et seul un homme peut maintenant l'en éloigner. C'est un personnage qui inspire à l'ex-premier ministre une aversion avouée: John H. Gomery.


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