La descente aux enfers de René Lévesque
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«En le regardant à la télé, ce fameux soir de défaite [référendaire, le 20 mai 1980], elle avait compris que le fil venait de se casser, qu'il ne serait plus le leader vibrant d'espoir et d'énergie qu'elle avait connu.» C'est l'une des premières citations que Pierre Godin présente dans son ouvrage: celle d'une proche collaboratrice de M. Lévesque dans les années 60 qui décrit ce qu'elle a constaté ce soir-là.
À partir de ce moment, la carrière de René Lévesque ne sera que pente descendante, broyée par une chaîne ininterrompue de moments difficiles: contestation violente des militants péquistes (qui culminera avec le «renérendum»), «nuit des longs couteaux», rapatriement unilatéral de la Constitution canadienne, affrontement majeur avec les syndicats de la fonction publique (qui a eu des effets jusqu'au référendum de 1995), tensions douloureuses avec Ottawa au sujet de la représentation du Québec à l'étranger, trahison de Claude Morin (l'agent double de la GRC), dépression, problèmes d'alcool et, finalement, un départ disgracieux, poussé dans les reins qu'il fut par ses militants et ses ministres. La liste des avanies est longue et impressionnante. Peu d'hommes politiques ont eu à affronter de telles tempêtes. En fait, M. Lévesque n'y aura tout simplement pas survécu. Il a porté le Québec sur ses épaules et, finalement, il a perdu la bataille.
Victime des événements, à la merci de l'ambiguïté des Québécois, M. Lévesque a aussi été l'artisan de son propre malheur. Bien sûr, il a été isolé et trahi par les premiers ministres des autres provinces lors de la «nuit des longs couteaux», mais il a aussi commis des erreurs tactiques et stratégiques importantes lors de ses séances de négociation. Comme celle de s'entourer d'une équipe pas suffisamment solide: un des trois ministres qui l'accompagnaient, celui de la Justice, Marc-André Bédard, ne parlait pas anglais -- ce qui limite les tractations de couloir -- et un autre, Claude Charron, est beaucoup trop inexpérimenté pour faire face à la musique. Son autre accompagnateur était... Claude Morin.
Au bout du compte, le résultat de cet échec est dévastateur pour M. Lévesque. Dans son ouvrage, Pierre Godin cite l'épouse du premier ministre, Corinne Côté (morte tout récemment), qui dit ceci: «Il était cassé. Je pense que René est mort une première fois après la nuit des longs couteaux.»
La partie la plus troublante du livre est celle qui traite de l'épisode dépressif sérieux qu'a vécu M. Lévesque en 1985. Tout commence par un voyage à la Barbade en janvier destiné à lui permettre de recharger ses batteries. M. Lévesque perd complètement la carte: il devient violent envers Corinne Côté, agressif avec son entourage, fait preuve d'un comportement incohérent. Ses gardes du corps, des hommes de bonne stature, peinent à le contrôler. On décide de le renvoyer à Québec. Là, les choses se gâtent. Son entourage veut l'hospitaliser; il refuse. La coupe déborde quand, dans un moment de rage incontrôlée, il empoigne son chef de cabinet Louis Bernard -- celui-là même qui brigue actuellement la direction du PQ -- par les épaules et le plaque contre le mur. Ses gardes du corps doivent le maîtriser et M. Lévesque est aussitôt hospitalisé.
Dans ses mémoires, M. Lévesque prétendra qu'il n'a alors vécu qu'un épisode de fatigue. Le jugement de Pierre Godin, alimenté par les médecins qu'il a consultés, est tout autre: «le premier ministre a fait une dépression sévère, caractérisée entre autres par des dérives qui sont autant de symptômes d'un épisode maniaque».
Au PQ et chez ses députés et ministres, on décide alors que le «p'tit qui fume» a fait son temps. On va lui indiquer la porte avec une brutalité dont seul le PQ a le secret avec ses chefs.
«Il a 62 ans, et quoi qu'il fasse ou qu'il dise, on tire sur lui. Les orthodoxes ne lui pardonnent pas le "beau risque" et donnent à chacun de ses gestes une coloration conforme à leur analyse. [...] Quant aux révisionnistes, ils veulent Pierre Marc Johnson, un point c'est tout. Tout ce qui pourrait hâter la sortie du "vieux" est le bienvenu.»
La fronde s'organise et les ministres en grand nombre laissent courir la rumeur (reprise par les médias) qu'ils sont prêts à démissionner en bloc. Sous la pression, M. Lévesque continue à perdre la boule: il devient paranoïaque, épie les conversations aux portes de ses bureaux. Il met fin à son calvaire le 20 juin 1985 en annonçant sa démission à 23h, alors que les téléjournaux sont terminés et que les éditions des quotidiens sont presque bouclées.
Faire rêver
Pour les Québécois, le moment du décès de René Lévesque ressemble à celui que les Américains ont vécu lors de l'assassinat de John F. Kennedy: tous se souviennent de ce qu'ils faisaient alors. Après son départ de la politique, la tête remplie de projets, M. Lévesque s'apprête à amorcer une nouvelle étape de son existence. Cependant, il n'ira pas très loin; une crise cardiaque le terrasse rapidement, trop usé qu'il était par sa vie. Ses funérailles seront nationales; tous défileront devant son cercueil, même Pierre Trudeau, celui qui lui a fait subir les échecs les plus amers. Il consentira à dire de lui qu'il a «joué un grand rôle dans notre histoire».
Pour Pierre Godin, «la grande force de René Lévesque, c'est aussi d'avoir fait rêver les Québécois à un avenir meilleur. Il leur a appris à faire de grandes choses [...] Ce qui est une condition pour faire de grandes choses.» L'accouchement, cependant, a eu lieu dans la douleur.
Le Devoir
René Lévesque, L'homme brisé
Pierre Godin
Les Éditions du Boréal
Montréal, 2005, 604 pages
Disponible en librairie
à compter de lundi

