Lapierre dénonce Pelletier

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Alec Castonguay
Édition du jeudi 20 octobre 2005

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Ottawa accuse le ministre québécois d'être le grand responsable du mauvais climat actuel entre les deux gouvernements

Ottawa -- Malmené par le feu croisé du Bloc québécois et du Parti conservateur, qui l'accusent de nuire au Québec en mettant en avant le concept d'«intérêt national» dans le dossier du financement des garderies, le gouvernement du Canada a répliqué hier en montrant sévèrement du doigt le ministre québécois des Affaires intergouvernementales, Benoît Pelletier.

Le ministre fédéral Jean Lapierre s'est lancé dans une charge à fond de train hier après-midi contre M. Pelletier, lui reprochant d'aider le Bloc et les «péquistes» avec ses discours, d'être le grand responsable du mauvais climat actuel entre les deux gouvernements et de ne pas faire «de la vraie politique qui règle des dossiers».

La sortie de Benoît Pelletier mardi devant la Chambre de commerce de Québec a déclenché une véritable tempête à la Chambre des communes hier. Le ministre des Affaires intergouvernementales du Québec soutenait qu'Ottawa confond «l'intérêt national et l'intérêt fédéral» quand il juge légitime d'empiéter dans les champs de compétence des provinces au nom de «l'intérêt national», tel qu'évoqué par le premier ministre Paul Martin.

Ce concept serait notamment justifié dans le cas du dossier toujours en suspens des garderies puisque «les enfants sont d'intérêt national», a soutenu Paul Martin. Benoît Pelletier rétorque que cette idée «est une menace» aussi importante que le déséquilibre fiscal pour le Québec.

Les propos du ministre Pelletier ont fait bondir Jean Lapierre, lieutenant de Paul Martin au Québec. «Je comprends qu'il veut tout avoir [dans le dossier des garderies], mais une négociation, normalement, pour être efficace, ne se fait pas par les journaux», a-t-il d'abord souligné avant de monter le ton.

«M. Pelletier a réussi aujourd'hui à meubler toute la période de questions du Bloc, a-t-il dit. S'il veut continuer d'écrire les questions du Bloc, peut-être que tous les députés du Bloc vont devenir des permanences contre le Parti libéral du Québec. Il ne s'aide certainement pas.»

Selon Jean Lapierre, le blâme pour les mauvaises relations actuelles entre les deux capitales revient entièrement à Benoît Pelletier. «Dans bien des ententes, les ministres en charge de part et d'autre s'entendent très très bien. On a une relation extraordinaire avec la grande majorité des ministres du Québec, comme c'est le cas avec la ministre Carole Théberge [responsable des garderies]. [...] Mais parlez à tous les ministres québécois, ils vont vous dire que les ententes ne passent pas au Secrétariat des affaires intergouvernementales du Québec [le SAIQ]. Il y a un noeud, là. Quand les ententes arrivent au SAIQ, on a l'impression qu'ils veulent récrire la Constitution canadienne à chaque fois.»

Ottawa voudrait que M. Pelletier fasse «de la vraie politique» plutôt que de «donner des leçons» d'universitaire. «Un jour, j'aimerais que M. Pelletier fasse de la politique pratico-pratique, qu'il écoute ses propres collègues et qu'il ait le même esprit de collaboration qu'eux, a lancé Jean Lapierre. [...] Il y a une différence entre être professeur d'université, donner des leçons, et faire de la vraie politique qui règle des dossiers. À essayer d'être plus péquiste que les péquistes, les gens vont voter pour les vrais, pas pour les faux.»

Le ministre Lapierre a fait ces déclarations incendiaires à la sortie d'une période de questions difficile pour le gouvernement fédéral, qui a subi un bombardement en règle de la part des bloquistes et des conservateurs, justement sur le sujet des garderies et le concept d'«intérêt national».

C'est le chef conservateur Stephen Harper qui a ouvert le feu avec deux questions auxquelles le premier ministre Paul Martin a refusé de répondre. «Il est clair que ce gouvernement fédéral veut imposer des conditions au Québec sur le programme de garderies, a-t-il lancé. Dans le véritable intérêt national, le premier ministre va-t-il respecter la compétence du Québec, sans conditions?»

«Dans l'intérêt national, nous allons travailler avec toutes les provinces pour le mieux-être de nos enfants dans ce pays», a simplement répliqué la ministre canadienne des Affaires intergouvernementales, Lucienne Robillard. Comme il l'avait fait en matinée à la sortie de son caucus, Stephen Harper a soutenu que «cette habitude [d'empiéter dans les champs de compétence des provinces] est une menace à l'unité nationale». «Je pense que l'attitude du gouvernement libéral fédéral n'aide pas la cause du Canada au Québec», avait-il dit plus tôt en journée, soulignant au passage qu'un gouvernement conservateur serait respectueux des provinces, «comme c'est le cas historiquement».

Devant des bloquistes particulièrement insistants, Lucienne Robillard a soutenu que la formation souverainiste «invente» des problèmes. À sa sortie de la Chambre des communes, le chef du Bloc, Gilles Duceppe, n'en revenait pas des réponses qu'il avait reçues. «C'est totalement surréaliste», a-t-il dit. «Écoutez, on prend mot pour mot ce que M. Pelletier a dit, on n'invente rien! C'est lui qui a dit que c'était une menace. Ça démontre un peu le désarroi qui se passe entre fédéralistes», a soutenu Gilles Duceppe.

Une majorité sur le dos du Québec

La ligne dure préconisée depuis quelques semaines par Ottawa à l'endroit du Québec, notamment dans les dossiers des garderies et de la place de la province sur la scène internationale, pourrait fort bien être une stratégie des libéraux pour «se bâtir une majorité sur le dos du Québec» comme en 1993, a soutenu Gilles Duceppe à la sortie de son caucus, hier matin.

«M. Martin vogue selon les vents électoraux, il veut une majorité, et si ça se fait sur le dos du Québec, ben ça se fera sur le dos du Québec. Pour lui, ça reste une majorité de sièges. C'est déjà arrivé. En 1993, les libéraux avaient eu une majorité assez forte avec seulement 19 députés au Québec», a souligné M. Duceppe.

Ces propos font écho à la parution hier d'un sondage national qui donne une avance de 13 points au Parti libéral (38 %) sur le Parti conservateur (25 %). Le NPD est à la traîne avec 15 % des intentions de vote, selon le coup de sonde effectué pour le compte du Globe and Mail et de CTV auprès de 1000 Canadiens. Au printemps dernier, les troupes de Jack Layton récoltaient près de 20 %. Le PLC est en hausse de 4 % alors que les conservateurs encaissent une chute équivalente. La maison de sondages Strategic Counsel affirme toutefois que l'humeur des Canadiens est très changeante à l'heure actuelle et que rien n'est figé.


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