Une souveraineté en quête de son identité

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Antoine Robitaille
Édition du samedi 15 et du dimanche 16 octobre 2005

Mots clés :

Le Québec des chartes des droits serait de moins en moins une «nation»

Photo: Jacques Nadeau

«Si ça continue, la question nationale risque de se vider de son sens.» C'est le sociologue Jacques Beauchemin, un souverainiste, qui s'inquiète ainsi. L'idée même de «nation» existera-t-elle encore longtemps? En effet, le Québec, totalement postmoderne, est devenu une «société des identités» (pour reprendre le titre de son dernier livre, publié chez Athéna) en raison entre autres de la primauté des droits individuels et des chartes. «Les sondages signalent une occasion historique pour la souveraineté, mais ça pourrait bien être la dernière.»

Société des identités? Oui, explique-t-il: lorsqu'on se présente sur la place publique aujourd'hui, c'est d'abord comme femme, homme, jeune, homosexuel, immigrant, Noir, «orphelin de Duplessis», islamiste pro-charia, etc. «Si tu veux obtenir quelque chose dans notre monde, deviens une identité!», raille Beauchemin, enchaînant avec un exemple récent et presque caricatural: les «papas lésés en cour», les Fathers-4-Justice, qui promeuvent leur identité jusque sur le pont Jacques-Cartier.

Le phénomène est omniprésent. Songeons aux récents battages autour des personnages André Boisclair, Pauline Marois et Michaëlle Jean. Comment s'est-on porté à la défense du candidat Boisclair dans les pages du Devoir? «C'est ma génération que vous attaquez!», s'est indignée Louise-Caroline Bergeron. Elle prenait le soin de préciser ceci: «Je ne m'identifie ni comme péquiste ni comme souverainiste mais comme étant de la génération d'André Boisclair... » Autrement dit, l'identité nationale et même péquiste se trouvait reléguée au second rang. L'identité «jeune» primait.

Quant à la campagne de Pauline Marois, seule la revendication de son identité «femme» a réussi à lui donner un peu de souffle. Au reste, avec la nomination de Michaëlle Jean au poste de gouverneure générale, on a atteint l'orgie identitaire, note Beauchemin: Haïtienne, Québécoise réfugiée politique, souverainiste, représentante du nouveau Canada, etc. Ce fut un méli-mélo inouï qui a déclenché dans l'espace public des querelles typiques de notre époque: «mon identité contre la tienne». (Pensons à l'intervention de Dany Laferrière.)

Tout ce que les identités attendent de l'État, de la loi et du droit, soutient Beauchemin, «c'est la reconnaissance de leurs revendications», qui n'ont souvent aucun lien avec la notion de bien commun. La voilà, la raison pour laquelle il faudrait sauver l'idée de nation: elle crée un «monde commun», permet d'organiser la solidarité. «La naissance de la démocratie est intimement liée à l'émergence de l'idée de nation», rappelle pour sa part le philosophe Daniel Jacques.

Souveraineté «dénationalisée»

Dans le contexte de la «société des identités», l'idée de souveraineté se trouve de plus en plus «dénationalisée», déplore le jeune (25 ans) militant péquiste Mathieu Bock-Côté, qui fait partie d'un groupe ayant investi la revue L'Action nationale, fondée en 1933, pour «rénover intellectuellement la pensée nationaliste».

Après la fameuse phrase de 1995 de Jacques Parizeau sur des «votes ethniques», le mouvement souverainiste a développé, selon lui, une «mauvaise conscience» perverse et tenté de procéder à un «nettoyage civique» de son option. Le mouvement souverainiste, au dire de Bock-Côté, «en reniant la définition de la nation qu'il plaçait auparavant au centre de son projet -- une nation qu'on reconnaissait en tant que communauté de mémoire et de culture --, est en train de délégitimer sa propre option. S'il s'agit de vivre dans une société multiculturelle dont la charte des droits est la référence fondatrice, le Canada fait très bien l'affaire».

Mathieu Bock-Côté, qui a été rédacteur de discours pour Bernard Landry, raconte avoir compris, dans les officines du pouvoir péquiste, à quel point on méprisait désormais, après l'affaire Michaud entre autres, «tout ce qui se trouve avant l'apparition du "nationalisme civique et pluraliste"». Selon lui, André Boisclair est le champion de cette position «dénationalisée». Mercredi, lors de la tribune à Trois-Rivières, le candidat a d'ailleurs fait une ardente sortie en faveur du «nationalisme civique». Bock-Côté ne plaide certes pas pour l'ethnicisme mais déplore que, tant chez Boisclair que chez plusieurs autres jeunes péquistes comme la députée Elsie Lefebvre, de Laurier-Dorion, et ses collègues surnommés «les mousquetaires», on n'ose même plus affirmer que la souveraineté est «rattachée à la survie de la langue et du peuple québécois».

Parler de mémoire, d'histoire, n'est-ce pas exclure, limiter le projet aux seuls Québécois de souche? Jacques Beauchemin proteste: non, «il est possible d'appeler tout le monde à se rallier à une mémoire nationale». La république française a depuis longtemps favorisé ce type de «ralliement». Dans un passage sur le sujet, le philosophe Edgar Morin a même tenu à réhabiliter l'expression «nos ancêtres les Gaulois»: «Fils d'immigré, écrit-il, c'est [...] à travers l'histoire de France que s'est effectué en moi un processus d'identification mentale. Je me suis identifié à la personne France, j'ai souffert de ses souffrances historiques, j'ai joui de ses victoires, j'ai adoré ses héros, j'ai assimilé cette substance qui me permettait d'être en elle, à elle, parce qu'elle intégrait à soi non seulement ce qui est divers et étranger mais ce qui est universel.»

Postnationalisme

Selon d'autres observateurs, la nation serait loin d'être en voie de disparition au Québec. Bien au contraire, dit Jocelyn Létourneau, historien de l'Université Laval: «Une majorité de penseurs québécois en restent dépendants». En fait, «si tu n'es pas nationaliste au Québec, tu te trouves dans un "nowhere" ou tu es un traître». Il est selon lui urgent de faire advenir une pensée postnationaliste (un autre «post»!), comme il s'en explique dans le dernier numéro de la revue française Cités, consacré au Québec (www.revue-cites.net).

Pour nommer la société québécoise, Jocelyn Létourneau soutient qu'on devrait même trouver un autre terme moins chargé que «nation». «Pourquoi ne pas se contenter de "société"?» «Nation» est à son sens aussi simpliste que «classe sociale» chez les marxistes. «Les gens l'utilisent sans jamais s'interroger sur ce que ça veut dire.» Et cette notion, en plus de gommer la complexité québécoise, impose un destin nécessaire. Dans le cas québécois, elle nous fait croire que «la souveraineté est le seul accomplissement normal». Aux yeux de Létourneau, la «fixation nationale» empêche les péquistes en pleine course à la direction de discuter de nombreux problèmes, par exemple le vieillissement de la population ou le fossé grandissant entre Montréal et le... ROQ (rest of Québec).

Jocelyn Létourneau a collaboré au dernier numéro de la revue Les Cahiers du 27 juin (le 27 juin 1975, date de l'adoption de la Charte des droits et libertés de la personne du Québec), dont le rédacteur en chef est un autre Jocelyn de l'Université Laval, Maclure, et philosophe celui-là. Disciple de Charles Taylor et plutôt enthousiaste à l'égard de la «société des identités», il a publié Récits identitaires - Le Québec à l'épreuve du pluralisme (Québec-Amérique, 2000).

Lui aussi considère la question nationale comme étant par trop centrale dans l'espace public québécois. Dans l'éditorial de leur dernier numéro (dont un extrait a été publié dans nos pages en juillet), Maclure et les membres du comité affirmaient que «le PQ met la charrue devant les boeufs en s'engageant à tenir un nouveau référendum sur la souveraineté le plus rapidement possible». Selon eux, seule une volonté populaire «plus large et plus interculturelle» devrait nous conduire à un autre référendum. Et si jamais cette volonté se présentait, sa pertinence devrait s'incarner «dans des problèmes très concrets aux yeux des citoyens. Cette fenêtre historique pourrait s'ouvrir dans cinq ans, 25 ans, 100 ans... »


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