Conflit du bois d'oeuvre - Ottawa menace de priver les Américains de pétrole

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Alec Castonguay
Édition du samedi 15 et du dimanche 16 octobre 2005

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Ottawa -- En l'espace d'une semaine, le gouvernement fédéral est passé des discours musclés aux menaces directes à l'endroit des États-Unis, qui refusent toujours de plier dans le litige sur le bois d'oeuvre. «Réglez le conflit du bois d'oeuvre si vous voulez continuer de recevoir notre pétrole sans difficulté à l'avenir», affirme maintenant en substance Ottawa. Un chantage qui risque fort de choquer Washington et qui agace déjà l'Alberta, alors que les milieux d'affaires canadiens sont sur les dents.

Le bras de fer commercial qui oppose Ottawa et Washington prend une tournure diplomatique agressive, alors que le gouvernement fédéral ne cesse de monter le ton. Les liens subtils que le premier ministre Paul Martin a fait lors de son passage à New York la semaine dernière entre le bois d'oeuvre, l'intégrité de l'ALENA et le pétrole canadien est maintenant chose du passé. Une autre étape vient d'être franchie par son ministre des Affaires étrangères, Pierre Pettigrew.

Dans une entrevue accordée au Devoir hier, le ministre a lancé un message en forme de menace à l'intention de Washington. «C'est sûr que la sécurité énergétique des États-Unis est une préoccupation énorme de l'administration Bush et nous sommes une carte majeure, a-t-il soutenu. Les États-Unis doivent savoir que, s'ils veulent compter sur l'aide canadienne pour leur sécurité énergétique, il faut garder le Canada heureux. Les Canadiens doivent être de bonne humeur. Or le dossier du bois d'oeuvre atteint l'humeur des Canadiens.»

Pierre Pettigrew confirme qu'il y a «bris de confiance» en matière de commerce entre les deux capitales, comme Paul Martin l'a affirmé à New York. Un climat qui pourrait miner le terrain à l'avenir, y compris dans le domaine énergétique. «À partir du moment où les États-Unis ne respectent pas leur parole, comment avoir confiance dans d'autres domaines? Et pourquoi on respecterait notre parole à l'avenir dans d'autres dossiers? C'est ça, le doute qui existe maintenant.»

«Il faut s'arranger pour être heureux de part et d'autre, parce que les États-Unis ont besoin du Canada pour que le continent reste prospère», a ajouté M. Pettigrew. Un message qui n'est pas confiné à la diplomatie, puisque le ministre du Commerce international, Jim Peterson, abonde également en ce sens. «J'ai toujours dit que l'ALENA doit être respecté et ça vaut aussi pour les États-Unis», a-t-il dit au Devoir lorsque joint à Kiev, en Ukraine, où il est actuellement en mission commerciale. «L'ALENA, c'est un contrat, et ils profitent de ce contrat, il faut le leur rappeler. Oui, l'ALENA assure aussi l'approvisionnement en énergie. Ce n'est pas une menace, ce n'est pas du chantage, c'est la réalité. On a tous intérêt à ce que ça fonctionne bien.»

À New York, la semaine dernière, le premier ministre Martin n'avait pas osé aller aussi loin que ses ministres hier, même si le lien entre le bois d'oeuvre et le pétrole était bien visible. «Voyons ce qu'est la réalité, avait-il dit aux gens d'affaires réunis pour l'écouter. Notre pays est déjà votre principal fournisseur en énergie importée: presque toute l'électricité hydroélectrique, environ 85 % du gaz naturel et près de 16 % des réserves importées de pétrole brut et raffiné proviennent du Canada. [...] Dans le contexte de l'Amérique du Nord, nous devons reconnaître que l'ALENA est un cadre qui n'est pas seulement applicable au commerce des marchandises, mais aussi à presque tous les biens et services, investissements et énergie. Et pour garantir le bon déroulement des activités, nous devons pouvoir nous fier au processus de résolution des différends.» C'est à ce mécanisme et à ses verdicts, véritable coeur de l'ALENA, que les États-Unis refusent d'obtempérer.

Un ministre en Chine

Pour appuyer ce message, le gouvernement a envoyé cette semaine en Chine le ministre des Ressources naturelles, John McCallum, chargé de trouver de nouveaux débouchés au pétrole canadien, qui coule à 99,9 % vers les États-Unis. Une source libérale proche du ministre a confié au Devoir que ce voyage et le ton plus agressif d'Ottawa sont intimement liés. «On se dit que, si certains aspects de l'Accord de libre-échange ne sont pas respectés, comme pour le bois d'oeuvre, il n'y a aucune garantie que d'autres aspects le seront dans le futur, par exemple l'énergie. Nous devons donc ouvrir de nouveaux marchés», a soutenu cette source.

Hier, le ministre McCallum affirmait d'ailleurs que des hommes d'affaires chinois et canadiens estiment que le Canada pourrait exporter près de 400 000 barils de pétrole par jour vers la Chine d'ici sept ou huit ans, ce qui représente l'équivalent d'environ un quart de la production envoyée au sud de notre frontière chaque jour.

De plus, le premier ministre s'est entretenu une vingtaine de minutes avec le président Bush hier à propos du bois d'oeuvre, un appel longuement attendu par le milieu forestier canadien. Même si rien n'a progressé, le président aurait toutefois affirmé avoir passablement entendu parler de ce dossier depuis une semaine. Selon son bureau à Ottawa, Paul Martin aurait promis que ça ne faisait que commencer, tout en rappelant à M. Bush que l'ALENA sert également d'entente cadre pour l'énergie. Bref, le message envoyé à la Maison-Blanche et au Congrès est limpide.

Klein réplique

Cette tactique musclée ne fait toutefois pas le bonheur de tous. En Alberta, le premier ministre Ralph Klein, qui projette de construire la plus grosse raffinerie en Amérique du Nord, avec une capacité finale de 450 000 barils par jour, a sèchement répliqué à Paul Martin. «Le premier ministre peut y aller et dire ce qu'il veut, mais le fait est que les ressources naturelles appartiennent aux provinces», a lancé Ralph Klein.

Jouer la carte énergétique devant des Américains assoiffés de pétrole et inquiets de leur sécurité dans ce domaine est un pari très risqué, estime le milieu économique. «Il faut mettre un peu plus de muscle dans nos rapports avec les États-Unis, parce que le conflit du bois d'oeuvre doit se régler. Mais il faut faire très attention, parce que le rapport de force n'est pas à notre avantage. C'est correct tant que ça reste dans un seul domaine, mais si ça va plus loin, c'est très dangereux», estime Daniel Charron, président des Manufacturiers et exportateurs du Québec.

Même son de cloche de la part de Robert Wolfe, professeur à la School of Policy Studies de l'université Queen. «C'est horriblement risqué de notre part de jouer cette carte, dit-il. Il y a beaucoup d'argent qui va dans le développement des sables bitumineux en Alberta parce qu'en bout de piste, le marché des États-Unis est ouvert à l'exportation. C'est pour ça que les gens investissent. Il faut être prudent avant de faire ce type de chantage. Est-ce sécuritaire pour une compagnie d'investir dans le pétrole au Canada si la frontière américaine peut se fermer? Et nous aussi on a besoin du marché américain pour vendre notre pétrole. Exporter en Chine, c'est bien beau, mais c'est plus coûteux et plus difficile.»


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Relations canado-américaines - par Louis Gohier (logohier@hotmail.com)
Le dimanche 16 octobre 2005 08:00

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