Tourisme - Derrière le chevalet, exactement

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Stéphane Baillargeon
Édition du samedi 15 et du dimanche 16 octobre 2005

Mots clés : provence

Paul Cézanne, La Montagne Sainte-Victoire vue de Bellevue, huile, 1882-1885.
Source: Metropolitan Museum of Art, H. O. Havemeyer Collection

Sous un ciel de Provence évoquant la Toscane, «sous le soleil, exactement», ont fleuri les écoles et les pratiques picturales. Surtout, sur cette terre truffée de vestiges, dans cette région excentrée des métropoles cosmopolites, ont germé certaines des explorations artistiques modernes les plus populaires et les plus audacieuses, de Van Gogh à Cézanne.

Aussi bien dire les vraies choses: le voyage n'est souvent guère plus qu'«un petit vertige pour couillon», selon la décapante formule de Céline.

Heureusement, les solutions de rechange se développent, des voyages écologiques par exemple, les ornithologues arpentant les sentiers balisés du Costa Rica ou de l'Australie, les purs et durs recherchant en plus des auberges certifiées vertes. Le tourisme culturel gagne aussi en popularité. Gallimard publie des guides spécialement conçus pour permettre aux ados et à leurs parents de découvrir l'art dans une région de France. L'UNESCO propose plusieurs voyages pour plonger dans l'histoire du monde. En Amérique du Sud, les plus audacieux sont invités à partir sur la piste des quelque 30 missions des Jésuites au pays des Indiens guaranis, entre le nord de l'Argentine, le sud-ouest du Brésil et le sud du Paraguay.

Avec l'Italie, la France a presque inventé ces pérégrinations culturelles particulières. L'Hexagone, qui contient de tout, ou presque, exploite d'ailleurs de plus en plus son «siècle d'or», les années 1850-1950, pendant lesquelles elle a attiré les plus grands artistes du monde. Depuis quelque temps, la douce Provence offre même des parcours spécialisés autour de certains lieux magiques de l'art moderne. Les critiques et historiens de l'art pourront bien gloser jusqu'à plus soif pour contredire les corrélations déterminantes établies entre la lumière de Provence et le style de Van Gogh ou de Cézanne. N'empêche, c'est bien là qu'est apparu cela. Comme le montre Sous le soleil, exactement, l'exposition en cours au Musée des beaux-arts de Montréal, le paysage fut la grande aventure picturale du XIXe siècle, et les peintres trouvèrent dans la région provençale une limpidité lumineuse, des variations d'atmosphère et des sites somptueux pour délier leur mécanique expressive.

Van Gogh, Arles et Saint-Rémy

Ces paysages, ces sites, ces lieux de mémoire existent toujours, souvent préservés tels quels ou remontés à l'identique.

Arles, la petite Rome des Gaules, abrite une des plus vieilles églises de France (datant du IIIe siècle) et a accueilli un des premiers conciles des évêques d'Occident. Le quart des pèlerins sur la route de Compostelle s'y arrêtait. Son port, sur le Rhône, puis les chemins de fer lui assurèrent une certaine prospérité persistante. Aujourd'hui encore, la ville se retrouve au centre de la plus grande commune de France, héritage direct de l'époque gallo-romaine.

Siège de nombreuses activités autour de la photo (expos, école, etc.) et des réputées éditions Actes Sud, Arles attire les fans de Vincent Van Gogh, agneau sacrifié de la modernité picturale. Arrivé là en février 1888, le pauvre et génial Vincent y passera une fructueuse quinzaine de mois à peindre des toiles devenues des icônes de notre temps, des oeuvres représentant un champ de blé, des tournesols, des arènes, une belle Arlésienne, une petite maison jaune, une chambre multicolore, un artiste automutilé...

Au total, Vincent Van Gogh signera plus de 200 toiles et une centaine de dessins. Étrangement, ni la ville ni la région ne possèdent ne serait-ce qu'un tout petit tableau du maître, confirmant ainsi le mythe tenace de l'artiste incompris. Les aïeuls arlésiens auraient pu s'en offrir un grand pour quelques anciens francs ou le troquer pour une écuelle de bouillabaisse. Il faudrait aujourd'hui vendre la moitié du centre-ville et quelques dizaines de villas si prisées des riches Européens d'aujourd'hui pour s'offrir un seul chef-d'oeuvre. Maigre consolation, Arles conserve l'essentiel de la production de Jacques Réattu (1760-1833), peintre éclipsé comme tous les autres par le Hollandais céleste.

Les lieux immortalisés demeurent à peu près intacts, même la vue de la ville près du quai du Rhône, malgré les inévitables développements industriels et portuaires. Pour un Québécois, il devient chaque fois très troublant, d'un point de vue esthétique, de découvrir le respect étranger des paysages et du patrimoine, alors qu'ici, l'État comme les citoyens prennent un malin plaisir à tout vandaliser.

Par contre, Van Gogh n'a jamais peint Arles dans son ensemble. On reconnaît des bouts de la petite ville dans ses toiles (et vice-versa): un clocher, des toits, une partie du cloître qui attend encore sa restauration et qui n'a donc pas bougé, tel qu'en lui-même depuis des siècles. Dans le jardin de la Maison de santé où il s'est retrouvé après le tristement célèbre épisode de l'oreille coupée, l'artiste a réalisé un «tableau tout plein de fleurs et de verdure printanière», comme il l'écrivait à sa soeur Wilhelmine en avril 1889. Les jardiniers des services urbains -- l'hôpital est maintenant l'Espace Vincent-Van-Gogh, un centre culturel -- s'amusent encore à faire pousser des bouquets imitant ceux de la toile.

Ces lieux mythiques, ou ce qu'il en reste, sont facilement accessibles à l'aide d'un parcours fléché par des silhouettes jaunes peintes au sol, là où le peintre aurait planté son chevalet, dans une perspective réaliste simpliste et un peu bébête mais amusante. La maison jaune elle-même n'existe plus. Elle fut bombardée pendant la guerre, la dernière d'envergure mondiale, évidemment. Place du Forum, le Café Van Gogh, reconstruit à peu près à l'identique d'après le modèle du Café du Soir, plaît particulièrement aux touristes japonais, fanas de Vincent qui se font photographier devant le lieu de mémoire si typique, si original, tellement authentique... La région elle-même joue du vrai et du faux. Le décor du pont de Langlois, aux Lavandières, a aussi été reconstruit à quelques kilomètres du centre-ville. Là encore, les appareils numériques des visiteurs esthètes immortalisent le faux-semblant. À chacun son vestige, à chacun son vertige...

«Je suis à Arles tout dépaysé tellement je trouve tout petit, mesquin, les paysages et les gens», écrivait plutôt Gauguin à Émile Bernard en décembre 1888. Van Gogh eut à souffrir de la mesquinerie, réelle ou fantasmée, de tous, y compris de ce compagnon de chevalet. Souffrant d'hallucinations, il fut interné à Arles puis expédié à Saint-Rémy-de-Provence (1889-90). Entre les crises, il continuait à peindre, se laissant inspirer par son environnement immédiat, par exemple pour réaliser L'Asile Saint-Paul à Saint-Rémy, une huile sur toile de 1889, maintenant au Musée d'Orsay. Le monastère Saint-Paul-de-Mausole, dont les fondations remontent au début du deuxième millénaire, abrite toujours une clinique neuropsychiatrique.

Les voyageurs peuvent pénétrer dans certaines parties du complexe, arpenter les environs, suivre des bornes explicatives ou de charmants guides, là encore pour découvrir des vestiges ou des évocations de ses oeuvres, ici des iris, là un champ d'oliviers, ailleurs une chambre d'autrefois, elle aussi reconstituée pour satisfaire les fantasmes d'authenticité. Même le décor de la célébrissime Nuit étoilée, une des toiles les plus reproduites au monde, ne semble pas avoir bougé depuis le court passage du célèbre patient, qui y travailla plus de 150 toiles. Malade intermittent, Van Gogh finit par s'installer à Auvers-sur-Oise, surveillé par le Dr Gachet, continuant ses productions aux couleurs intenses avec un lyrisme dramatique décuplé.

Cézanne, L'Estaque et Aix-en-Provence

À la même période, Paul Cézanne avait déjà entamé sa propre charge révolutionnaire. Si Van Gogh représente une certaine modernité chatoyante et affective, célébrée à l'échelle planétaire, de Tokyo à Dolbeau, Cézanne introduit la plus grande rupture de la peinture occidentale depuis le Quattrocento et donne le coup d'envoi à toutes les recherches picturales du XXe siècle. À leur manière, ces deux artistes méprisés de leur vivant ont assuré la postérité universelle de la Provence.

En même temps, comme le dit bien le catalogue de l'exposition Sous le soleil, exactement, s'il est facile de faire de Cézanne, né à Aix d'ancêtres aixois et marseillais, un peintre de la Provence en reconnaissant les paysages de la région dans son oeuvre, le traitement pictural qu'il propose sur le motif ou dans son atelier n'a absolument rien de traditionnel ou de régional. À preuve, ce qu'il réalisa à L'Estaque, cette «côte de l'art moderne», comme on l'a déjà dit. Petite banlieue ouvrière de Marseille longtemps négligée par les promoteurs, elle semble avoir été plongée dans le formol depuis plus d'un siècle pour protéger sa personnalité forte et un brin insolente. La maison habitée par le peintre attend le visiteur sur une petite place surplombant le port et la mer. L'intense lumière continue de découper les formes inspirantes. Ici aussi, des panneaux ou des guides aident à voir comment, par exemple, il travailla et tritura le paysage pour le ramener de plus en plus à des formes géométriques simples pour finalement s'éloigner de l'illusion propre aux écoles fétichistes de l'imitation.

Plusieurs peintres, dont Derain, Braque et Dufy, se lancèrent sur les traces du maître il y a cent ans, exactement. L'Estaque ouvrit finalement la voie au mouvement cubiste. Braque, tenté par le fauvisme, y séjourna une première fois pendant quelques mois en 1906 et 1907. Après la rétrospective Cézanne à Paris, au Salon d'automne, il y retourna pour s'abandonner complètement à ses recherches protocubistes, simplifiant sa palette, gommant la perspective, conjuguant de concert plusieurs point de vue, avec un toit vu du dessus, un arbre aperçu de côté, une maison observée en contre-plongée.

Aix-en-Provence et la montagne Sainte-Victoire font aussi partie de ces points de chute obligés du parcours cézanien. Aix assume parfaitement sa réputation de ville bourgeoise, cossue, encore plus courue depuis que le TGV permet aux Parisiens de rejoindre leurs maisons de campagne en moins de trois heures. L'atelier que Cézanne se fit construire dans sa ville natale en 1897 a échappé aux bulldozers grâce à un comité américain fondé dans les années 50. On peut encore le visiter et y voir son chevalet ainsi que des éléments de ses natures mortes, y compris les poteries provençales. Les maniaques pourront aussi se replier vers d'autres sites immortalisés par l'inventeur de l'art moderne, par exemple la propriété familiale du jas de Bouffan (vendue à la mort de la mère de Paul Cézanne, en 1899), la carrière de Bibmus ou le site de Château noir.

Sa chère Sainte-Victoire demeure encore visible par une des fenêtres. «Regarder la Sainte-Victoire, quel élan, quelle soif impérieuse de soleil et quelle mélancolie, écrivait Cézanne en 1906. Le soir, quand toute cette pesanteur retombe, elle participe toute bleutée à la respiration de l'air.»

La «montagne inspirée», gagnante à la loterie esthétique des dieux, elle aussi préservée en l'état, telle qu'en elle-même depuis des dizaines de millions d'années, continue de donner des vertiges. Elle n'attire d'ailleurs pas que les amateurs d'art et de culture. Les scientifiques aussi y trouvent leur compte depuis des décennies, surtout les paléontologues venus fouiller la terre rouge oxydée de fer à la recherche d'oeufs de dinosaures. Les Indiana Jones d'Oxford ou de Berkeley ont même rebaptisé ce lieu «Eggs en Provence»...

***

En vrac

- Sous le soleil, exactement - Le paysage en Provence, au Musée des beaux-arts de Montréal jusqu'au 8 janvier. La meilleure invitation au voyage puisque cette exposition rassemble 200 oeuvres de peintres aussi célèbres que Vernet, Loubon, Monet, Gauguin, Van Gogh, Cézanne et Braque. Le parcours va de la fin du XVIIIe au début du XXe siècle en s'intéressant principalement au paysage et à la lumière à travers différents mouvements artistiques, classicisme, naturalisme, impressionnisme, postimpressionnisme, fauvisme et cubisme.

- Le Metropolitan Museum de New York inaugure la semaine prochaine une exposition autour d'une centaine de dessins de Vincent Van Gogh. Elle sera en place jusqu'à la fin de l'année.

Les restos

- Taberna Romana, à Saint-Rémy (Site archéologique de Glanum, avenue Van Gogh). Accrochée aux collines tout près des ruines gallo-romaines de la ville de Glanum, une des plus vieilles de France, cette «taverne romaine» sert des plats imitants ceux que pouvaient déguster les Européens il y a près de 2000 ans: du mesclun, de la tapenade, des champignons au miel, du canard fumé...

- Le Miramar, à Marseille (12, quai du Port). Situé directement sur le bassin central du Vieux-Port, le restaurant et son vivier à langoustes proposent différents plats régionaux dont «la vraie bouillabaisse», considérée par plusieurs guides comme la meilleure de la ville.

Les hôtels

- À Arles: Le Calendal (5, rue de Laure, 04 90 11 89; courriel: contact@lecalendal.com; site Internet: www.lecalendal.com). Petits prix, service chaleureux, ambiance régionale.

- À Marseille: New Hôtel Vieux-Port (3 bis, rue Reine-Elisabeth, 13 001, Marseille, 04 91 99 23 23; courriel: marseillevieux-port@new-hôtel.com; site Internet: www.new-hotel.com). Prix moyens, ambiance contemporaine, emplacement impeccable.

- À Aix-en-Provence: Hôtel des Augustins (3, rue de la Masse, 13 100, Aix-en-Provence, 04 42 26 28 59; courriel: hotel.augustins@wanadoo.fr; site Internet: www.hotel-augustins.com). L'ancien couvent où a séjourné Martin Luther lui-même a été rénové dans les années 1980.

Les guides et les catalogues

- L'Art pour guide - Provence, Gallimard, 2005, 203 pages. Un petit ouvrage bourré de renseignements pour faire connaître les oeuvres d'art de la région, de la préhistoire à aujourd'hui, avec en prime des pointes vers la création contemporaine et le regard de quelques artistes actuels sur des lieux magiques comme la montagne Sainte-Victoire.

- Philippe Cros, La Provence des peintres, Plume, 158 pages. Cet ouvrage largement illustré entraîne dans une promenade en peinture d'Avignon à Nice. Un beau complément au catalogue de l'exposition du Musée des beaux-arts de Montréal, évidemment.

***

Ce reportage a été rendu possible grâce à la Maison de la France-Canada et le Comité régional du tourisme Provence-Alpes-Côte d'Azur.


Vos réactions


Aucun commentaire ... soyez le premier !

Réagissez à ce texte


 

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


[an error occurred while processing this directive]

Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com