Opinion
La télévision de Radio-Canada - La honte
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Il paraît que nous vivons désormais dans une société du savoir. C'est pourtant au succès d'une émission comme Tout le monde en parle qu'on mesure la régression de l'influence réelle du savoir.
Ainsi, la direction de la télévision d'État laisse dire sur les ondes que des études prouvent l'infériorité intellectuelle des Noirs et des Indiens, et non seulement elle laisse dire, mais elle a préparé le coup, elle a prévu le choc, elle avait escompté le beau scandale qui fait parler tout le monde. Et après, au lieu d'exprimer ses regrets, la direction se fend d'une déclaration de fierté -- muflerie sans exemple depuis Duplessis -- où elle s'attribue le mérite démocratique d'avoir «lancé le débat»!
Quelle régression de la culture politique à Radio-Canada que de prendre un objet sur lequel il n'y a pas de débat possible, qui n'est donc pas ouvert à l'opinion parce que, justement, c'est un savoir, et d'en faire une matière à débat! Peu importe tant de savoir amassé par tant d'anthropologues, d'historiens, de généticiens, qui ont depuis longtemps privé de tout fondement scientifique les théories racistes! Qu'importe si le spectacle est bon!
Quelle honte de faire un spectacle d'un préjugé qui a tellement tué dans l'histoire! Et quelle honte que Radio-Canada n'ait pas honte! C'est l'absence de honte qui me fait le plus honte pour Radio-Canada et pour nous, Québécois, qui goûtons ce scandale en masse parce qu'il donne un bon choc et un bon show!
Collectivement nuls?
Est-ce une télévision qui nous ressemble? Avons-nous la direction de Radio-Canada que nous méritons? Sommes-nous collectivement si nuls? Et le Collège des médecins, qu'il nous dise que ce doc-là n'est pas médecin, pas vraiment un membre de cette profession encore respectée, que les médecins dignes de ce nom ont honte de ce brutal thaumaturge qui humilie de façon si choquante à la radio tant de ceux qui, dans leur détresse, s'adressent à lui!
Radio-Canada excelle au pétage de bretelles. On s'y autocongratule volontiers. Moins on est bon, plus on se trouve bon. L'ignorance, c'est le savoir; l'incompétence, c'est la compétence; la vulgarité, c'est la distinction. Malheur dans la maison à qui dénoncera le mensonge! Il y a quelques années, dix ans peut-être, on y rencontrait encore des réalisateurs, des animateurs et des journalistes qui espéraient un changement, qui avaient honte.
Maintenant, la honte semble perdue. Et l'espérance aussi. Dans la complète indifférence de toute la classe politique, à Québec et à Ottawa, pouvoir et opposition confondus, les patrons de Radio-Canada, manquant à leur parole, ont aboli la Chaîne culturelle: on y avait le tort de proposer de vraies réflexions, de vrais débats, un vrai savoir -- mauvais spectacles.
Le rire totalitaire
Il vient, il arrive, il est sur nous, le monstre qu'engendre le sommeil de la raison. Il triomphe d'ailleurs sur toutes les chaînes. Il ne surgit pas armé, vociférant, rageur, autoritaire. Non, il rit comme un clown jailli de la boîte à surprises. Il rit et veut faire rire tout le monde tout le temps. Il opprime de rire, il avilit de rire, il tue de rire. Il a la bouche molle et la dérision cynique du rire totalitaire. Sa valeur marchande augmente à chaque nouveau choc qu'il invente. Il est payé pour administrer des chocs et pour le faire si effrontément que cela cache aux yeux de tous que ce sont des violences scandaleuses.
Son métier est de choquer, puis de ridiculiser ceux qui en ont honte, pour effacer même la honte. C'est son art d'empêcher les autres de parler en les interrompant continuellement avec n'importe quoi qui donne un bon choc. Il fait honte aux gens réfléchis de réfléchir, aux gens scandalisés d'être scandalisés. Il n'est pas méchant, il est payé pour libérer le peuple de l'oppression de la décence, du respect humain et de la parole sensée.
On le rémunère pour ses folies, mais comme il est loin d'être bête, il entend être respecté comme s'il disait des choses intelligentes, et il s'offusque qu'on le dénonce, il le prend personnel, il estime qu'on l'insulte si on ne bascule pas avec lui dans la perversion de croire que l'insignifiance, c'est l'intelligence, que l'échange de vacheries, c'est la conversation, que la dénonciation de toute conviction et de toute foi, c'est un cri de liberté, et que l'arriération, c'est le progrès.
Écoutez, pour voir: l'an prochain, ce sera pire.

