Martin laisse tomber les gants blancs

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Alec Castonguay
Édition du vendredi 07 octobre 2005

Mots clés : commerce

Il y a maintenant «bris de confiance» entre le Canada et les États-Unis en matière de commerce

Ottawa -- Le premier ministre Paul Martin a laissé tomber les gants blancs hier dans le conflit qui oppose le Canada et les États-Unis dans le domaine du bois d'oeuvre. Il a sans détour accusé les Américains de succomber aux «intérêts particuliers» d'un puissant lobby au détriment de «l'intérêt national» de leur pays, ce qui est «un non-sens», selon M. Martin. Il a haussé le ton de façon marquée, proclamant qu'il y a maintenant un «bris de confiance» entre les deux pays en matière de commerce. Il s'agit d'un message sans équivoque qu'il a eu l'audace de lancer en sol américain à l'occasion d'un discours à New York, d'une entrevue au réseau CNN et d'une table éditoriale au Wall Street Journal.

C'est une véritable tournée coup-de-poing d'une journée que Paul Martin a effectuée hier aux États-Unis, espérant convaincre certains réseaux américains influents du bien-fondé de la position canadienne dans la partie de bras de fer que se livrent Ottawa et Washington dans le domaine du bois d'oeuvre.

Le premier ministre Martin s'est d'abord offert une rencontre éditoriale avec la bible des milieux d'affaires américains, le Wall Street Journal, qui, par ricochet, a un impact énorme sur les politiciens du Congrès à Washington. Deuxième arrêt: la chaîne CNN, qui a accordé une quinzaine de minutes à Paul Martin dans le cadre de son émission The Situation Room, présentée entre 15h et 16h.

Par contre, les Américains étant fortement préoccupés par l'augmentation en flèche du prix de l'essence et les difficultés de raffinage de leurs installations dans le sud du pays, l'entrevue a principalement porté sur les imposantes réserves de sables bitumineux de l'Alberta et les capacités d'exportation de pétrole du Canada.

N'empêche, le premier ministre Martin a tout de même réussi à livrer son message à propos du bois d'oeuvre. «Si les États-Unis veulent tirer avantage d'une Amérique du Nord intégrée, les nations souveraines qui composent l'Amérique du Nord doivent être fortes et travailler ensemble, a-t-il dit. Pour faire cela, il faut avoir des règles et les respecter. Si vous prenez le problème du bois d'oeuvre, que nous vous fournissons de façon importante, notamment pour aider à la reconstruction après Katrina et Rita, on voit bien ce qui se passe. Le problème, c'est qu'il y a une dispute sur le mécanisme qui régit les débats. Ce mécanisme n'est pas respecté par les Américains. [...] Ce que nous disons, c'est: regardez, nous voulons travailler avec vous dans plusieurs domaines, mais nous avons des règles et il faut s'en accommoder.»

C'est toutefois dans son discours prononcé hier soir devant un important parterre de gens d'affaires new-yorkais que le premier ministre a porté le plus dur coup de semonce. Selon le texte officiel que M. Martin devait livrer en fin de soirée -- le contenu ayant été confirmé au Devoir par son bureau à Ottawa --, le message n'avait jamais été aussi direct depuis le début du conflit.

Après les paroles d'usage sur l'amitié entre les deux pays et l'importance de collaborer pour la prospérité de l'Amérique du Nord, Paul Martin a attaqué la question de front.

«Le conflit du bois d'oeuvre oppose essentiellement des intérêts particuliers dans votre pays à votre intérêt national», a-t-il dit devant les gens de l'influent Economic Club de New York. «Le Canada est la source d'environ le tiers du bois d'oeuvre américain. Nous faisons le commerce de ce produit de base à des conditions équitables et selon les règles convenues sous le régime de l'ALENA. Or, depuis plusieurs années, nos entreprises se sont fait imposer des tarifs douaniers totalisant cinq milliards de dollars. Et ce, en dépit du fait qu'une succession de décisions rendues dans le cadre du processus de règlement des différends prévu à l'ALENA étaient en faveur du Canada. [...] Le problème, c'est qu'au lieu de respecter ces décisions, les États-Unis ont décidé de ne pas en tenir compte.»

Le premier ministre a même tenu à s'excuser du ton qu'il employait, conscient que le Canada haussait la voix à un niveau de décibels rarement égalé. «Pardonnez-moi de me laisser aller à des propos peu diplomatiques, mais c'est un non-sens, a-t-il poursuivi. Qui plus est, c'est un bris de confiance. Les accords doivent être respectés par les pays qui les signent. Les tarifs doivent être remboursés. Un commerce libre doit aussi être un commerce juste.»

«En affaires, il est courant d'avoir des divergences d'opinion, mais quand on s'entend sur un mécanisme pour régler ces différends, on accepte le verdict et on se fait une raison, a-t-il dit. L'ALENA prévoit un tel mécanisme, et s'y soustraire nuit non seulement aux Canadiens mais aussi aux Américains.»

M. Martin a ensuite donné quelques exemples de l'impact de ce conflit qui traîne depuis quatre ans. Les Américains payent leurs maisons 1000 $ plus cher depuis quatre ans, ce qui prive 300 000 citoyens à revenu modeste d'obtenir une hypothèque, selon les chiffres du Wall Street Journal. «Ces tarifs font le bonheur de vos producteurs de bois d'oeuvre et le malheur des consommateurs et des travailleurs américains. Lorsqu'on déroge aux règles, nos deux économies en souffrent. J'espère que je me fais bien comprendre, particulièrement par le Congrès», a-t-il lancé, tranchant.

Le premier ministre a aussi cité le conflit maintenant réglé de la vache folle pour montrer que le Canada peut s'adapter aux fins de non-recevoir des États-Unis et que, en bout de piste, cela nuit aux Américains. «La fermeture prolongée de la frontière [dans le cas de la vache folle] a mené à une restructuration fondamentale de l'industrie canadienne, au détriment de sa contrepartie aux États-Unis. Pourquoi? Parce que notre industrie s'est adaptée au fait de ne plus pouvoir envoyer son boeuf dans vos usines de transformation. Elle a développé ses propres installations de transformation, qui lui permettent de concurrencer les vôtres. De plus, au lieu de nous tourner uniquement vers le marché américain, nous vous ferons désormais directement concurrence en Chine, au Japon et en Corée.»

Paul Martin a même poussé la rhétorique jusqu'à remettre en question l'intégrité même de l'ALENA. «Il est évident que l'approche privilégiée par les États-Unis dans ce dossier remet en question l'intégrité de l'ALENA dans son ensemble et l'efficacité du mécanisme de règlement des différends en particulier», a-t-il dit.

Le Canada a même mis en garde les États-Unis à propos du message envoyé au reste du monde. «J'aimerais préciser que lorsque des règles sont établies et acceptées, elles doivent être suivies, a-t-il dit. Cela, parce qu'il y va de notre intérêt mutuel de les suivre et parce qu'ainsi nous pourrons donner l'exemple dans un monde où l'application globale de la primauté du droit est essentielle. [...] Le monde nous regarde. Nous ne voulons pas que les nouvelles économies s'inspirent de nos pires pratiques, qui ont l'effet d'une prime commerciale.»

«Vous trouverez peut-être que j'ai été brusque ce soir. Je l'ai été. Mais c'est parce que je crois en l'Amérique du Nord. En dépit de nos différences, notre partenariat sur la sécurité et le commerce fonctionne. Le Canada croit toutefois qu'il est temps de renforcer notre relation dans le but de servir nos intérêts mutuels», a-t-il terminé.


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