Radio - Mauvais temps pour les grandes gueules

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Fabien Deglise
Édition du lundi 03 octobre 2005

Mots clés : radio

L'animateur Gilles Proulx affirme être dans ses derniers retranchements

Marcher à côté d'un monstre, d'un pestiféré, d'un paria des médias vilipendé sur la place publique entraîne automatiquement les regards interrogatifs des passants et les apostrophes qui viennent de temps en temps avec. Des mots souvent sympathiques: «Ne lâchez pas! On a hâte de vous revoir.» Et parfois plus disgracieux... pas forcément pour celui qu'on croit: «Eh Proulx, laisse-toi pas bourrer par un journaliste!»

Réconforté par un soleil de septembre, une promenade improvisée le long d'une piste cyclable qu'il a acceptée sans rechigner, Gilles Proulx accueille les nombreux témoignages de soutien avec un sourire timide. Accompagnant d'un geste sincère de la main les «mercis» de rigueur. «Ça fait vraiment beaucoup de bien, dit-il. Et c'est comme ça depuis deux semaines.»

De «Véronique Cloutier, par téléphone», de ses voisins de palier dans l'immeuble de l'Île-des-Soeurs où il a récemment élu domicile, des gens qui font l'épicerie autour de lui, les encouragements semblent, à l'écouter et à l'accompagner dans la rue, pleuvoir sur les épaules du «pollueur des ondes». «Et contrairement à ce qu'on pourrait croire, ça ne vient pas juste du lumpenprolétariat », dit-il.

Le concert est doux à l'oreille de cette bête médiatique, provocateur, polémiste devant l'éternel dont le dernier dérapage, à l'antenne de TQS, lui a valu «un lynchage» en règle par «les nouveaux inquisiteurs [journalistes et chroniqueurs, selon lui]» trop contents de «profiter que je plie des genoux pour se jeter sur moi».

La bourde pouvait difficilement passer inaperçue. Sautant de son siège de malin, à L'Avocat et le Diable, nouvelle émission à saveur polémiste présentée sur les ondes du «Mouton noir», Proulx reconnaît avoir perdu le contrôle de son personnage. Conséquence: il a qualifié la victime d'un viol de «petite vache», de «cochonne» et de «garce» s'attirant du même coup les foudres des gardes-barrières installés aux limites de l'acceptable.

La suite, elle, a explosé dans les journaux, à la télévision et à la radio alimentant une tornade médiatique de force 5 dont Proulx doute désormais sortir indemne. «Je ne vais pas rebondir, c'est sûr. Il y a de l'eau dans la cave, lance-t-il le regard posé sur le goudron. Il va falloir que je trouve des pompes très vite.»

Tombée de rideau

Avec 43 ans d'une carrière prolifique et souvent contestée qui vient de prendre fin abruptement, le maître dans l'art de la communication n'a visiblement rien perdu de sa faconde. Contrairement à ses illusions sur l'univers des médias emportées par la déferlante qui a suivi «une petite phrase regrettable».

La claque a été magistrale. Elle a forcé aussi le sexagénaire enragé à disséquer depuis deux semaines «les erreurs du passé» qui viennent de le conduire sur la voie d'évitement. Et le bilan, sincère ou motivé par une tentative de soigner ce qu'il reste de sa réputation, laisse perplexe.

Victime de ses pairs, Gilles Proulx se présente désormais comme la victime de son personnage qu'il dit avoir «construit par dépit pour réveiller les gens» avec, en trame de fond, la volonté de faire avancer le Québec dont il a une image fortement négative.

«Si j'ai accepté d'aller dans les arènes de superficialité, c'était pour passer dans le même style de langage quelque chose de plus que les conneries qu'on y trouve», lance-t-il.

Venant de Proulx l'emmerdeur, Proulx le pourfendeur d'une «louisianisation du Québec», Gilles Proulx le bagarreur décrochant des crochets du droit (ou de la droite...) à des politiciens jugés par lui lénifiants, Gilles Proulx, l'homme poursuivi 20 fois (et accusé une fois) pour ses écarts de langage, la remarque paraît pour le moins déstabilisante.

Et pourtant, guidé par son amour du Québec, dont il louange le fleuve («cordon ombilical de notre nation»), par sa passion pour l'histoire, comme outil d'avancement d'une société, et par son goût du voyage -- d'où il a étrangement tiré une ouverture d'esprit qu'il cache plutôt bien, disent ses détracteurs, une fois en ondes --, l'animal s'est toujours vanté d'être un fervent défenseur de la langue française, de la fierté nationale, avec l'épiderme sensible devant les inégalités et la médiocrité. Dans sa ligne de mire: les «mensonges institutionnalisés », «les dérives du féminisme», «le syndicalisme abusif» ou «l'affaissement de notre identité et de notre culture», résume-t-il. Et il ajoute: «Je suis un légionnaire sur la ligne de feu qui va se battre dans cette fosse à merde.»

Le fond, largement cautionné par des cotes d'écoute à la hausse partout où il est passé, peut être jugé louable. Contrairement au fond dégageant une désagréable odeur de télé ou de radio poubelle.

La corde au cou

Pour beaucoup, Proulx est le plus fidèle représentant de ce type d'info spectacle, aux cotés des Arthur, Fillion, Mailloux et autres démagogues de la même espèce. L'ex-diable, remercié par TQS dans la foulée de son envolée discursive, prétend toutefois s'en distinguer. «Arthur, c'est un salaud. Il frappe par haine. Moi, je le fais pour le débat. Je frappe parce que je suis redevable à l'opinion publique.»

L'exercice a été vain, reconnaît-il désormais dans l'adversité. Après s'être mis lui-même la corde au cou pour se pendre. «Je pensais que les médias étaient bel et bien des agents de transformation sociale. Oui, j'ai été guidé par le cynisme, la dérision et un verbe catégorique (qui m'a fait passer pour un radical) pour brasser un peuple qui se fait manger la laine sur le dos. Quelle monumentale erreur.»

Sceptique devant le milieu qui l'a nourri et qui, à le croire, ne lui a pas permis de bien mener sa barque, frustré à l'endroit de son ex-employeur -- «un poste de films de cul, de claque sur la gueule et d'obstination autour de débats de bas étage», Gilles Proulx avoue que son dernier dérapage, franchement incontrôlé, pourrait bien ressembler à un «acte manqué» pour se débarrasser d'un rôle dans lequel il se sent depuis longtemps à l'étroit.

«Je l'avais déjà dit en 2000 que ça ne donnait rien, lance-t-il entre un silence et une (petite) montée de lait. Après un test d'une semaine et demie, je me disais que je n'aurais pas dû accepter ça [l'animation de L'Avocat et le Diable]. Je n'avais pas besoin de ça à 65 ans. Mais c'est mon maudit défaut de vouloir relever des défis.» Dans ce cas précis, il s'agissait d'éroder l'auditoire de TVA contre une centaine de milliers de dollars par an.

Derniers retranchements

L'aventure touche sans doute à sa fin. «Je suis dans mes derniers retranchements», dit le vieux du micro, avec un peu de frustration dans le fond de la gorge. «J'ai souvent essayé de sortir du personnage dans lequel on m'a cantonné, avoue-t-il. Mon émission à Canal Évasion [Visage du monde, qu'il a également perdue dans les dernières semaines] me permettait de le faire. Mais c'était une exception. Dès qu'on disait Proulx, on disait polémique. Y compris à Historia où j'ai refusé un contrat il y a quelques années pour ne pas retomber dans ce piège.»

Son rêve était «de prendre la place de Paul Arcand quand il a quitté [TVA où il présentait des entrevues basées sur l'actualité]. Lui, posait les "bonnes questions". Moi j'aurais été celui qui n'a pas peur des questions.» À la place, il se retrouve à l'antenne du 98,5 FM, seul employeur qui a passé l'éponge sur ses frasques. «J'ai bien eu peur de perdre ce contrat aussi, dit-il finalement. Et si cela devait arriver un jour, si on devait me couper le sifflet en me mettant dehors le derrière sur une pelle à charbon, je vais décaisser mes REER. La retraite, je suis mentalement prêt pour ça.»


Vos réactions


Aucun commentaire ... soyez le premier !

Réagissez à ce texte


 

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


[an error occurred while processing this directive]

Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com