Opinion

L'avenir du patrimoine religieux au Québec - Les déficiences de l'inventaire

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Fil RSS Droits de reproduction

Raymonde Gauthier, Ex-présidente du Comité consultatif de Montréal sur la protection des biens culturels, auteure de Construire une église au Québec (Montréal, Libre Expression, 1994) et professeure associée au département d'histoire de l'art de l'Université du Québec à Montréal
Jean-Claude Marsan, Prix Gérard-Morisset 1992, professeur titulaire, responsable du programme de Maîtrise en conservation de l'environnement bâti à l'École d'architecture de l'Université de Montréal

Édition du mardi 20 septembre 2005

Mots clés : patrimoine

Première partie du mémoire présenté par les auteurs aux audiences de la Commission de la culture sur le patrimoine religieux qui se tiennent aujourd'hui et demain à Montréal.

Le patrimoine religieux du Québec constitue l'un des plus abondants et des plus importants en Amérique du Nord. Le fait qu'il soit menacé par un changement profond dans la culture collective crée une situation dont on a peine encore à mesurer l'ampleur. Nous souhaitons, dans ce mémoire, traiter de deux aspects particuliers de cette situation, à savoir de la valeur de l'inventaire en cours des lieux de culte et de la nécessité que le Québec se dote désormais d'un organisme autonome et crédible de gérance de ce patrimoine comme du patrimoine bâti en général.

À la demande de la ministre de la Culture et des Communications, la Fondation du patrimoine religieux a entrepris de réaliser un inventaire des lieux de culte du Québec. Si l'objectif visé par cet inventaire est crucial, à savoir approfondir la connaissance de ce patrimoine de façon à pouvoir prendre des décisions judicieuses quant à sa conservation et à sa mise en valeur, la méthode mise au point par les fonctionnaires du ministère ne permet malheureusement pas d'atteindre cet objectif.

Sans doute y avait-t-il au départ des contraintes pour justifier le recours à cette méthode, telles que la formation peu poussée des agents et le budget disponible, mais l'utilité de cet inventaire risque de se limiter qu'à une banque d'images.

Problèmes sur les critères

Quatre critères d'évaluation patrimoniale ont été mis en avant pour cet inventaire. D'abord la valeur historique et symbolique d'un édifice, déterminée par l'ancienneté et le phénomène, l'événement ou le personnage historique lié à celui-ci. Le deuxième critère a trait à la valeur d'art et d'architecture, et à l'intégrité de l'extérieur du bâtiment. Le troisième concerne la valeur d'art et d'architecture, et l'intégrité de son intérieur.

Enfin le quatrième critère porte sur l'appropriation par le milieu et l'apport de l'immeuble au caractère de l'environnement. Ce dernier critère est très important, car la contribution des lieux de culte à la structure et au caractère des paysages urbains et ruraux et à l'identité collective a été déterminante au Québec.

Or, dans la méthode suivie, ce critère ne fait pas l'objet d'une appréciation ayant un poids analogue à celui des trois autres critères mais d'une simple appréciation se traduisant par un «plus» ou un «moins». Pourtant ce critère peut être déterminant non seulement dans des cas évidents comme celui de l'Oratoire Saint-Joseph, mais également pour une simple petite église pionnière dans des régions éloignées.

Ce n'est pas le seul problème relié à ces critères d'évaluation. Ainsi le critère portant sur l'architecture aurait avantage à prendre en considération l'architecture extérieure, intérieure et le patrimoine artistique dans le cadre d'une appréciation globale, non segmentée en regard de l'architecture extérieure et intérieure. Car l'une peut transcender l'autre comme dans le cas, par exemple, de l'église du Notre-Dame-du-Très-Saint-Sacrement (avenue du Mont-Royal à Montréal), classée monument historique en 1979. L'architecture extérieure de cette église étant en grande partie cachée, le recours à ce critère selon une appréciation duale tend à infirmer la valeur architecturale réelle de l'édifice.

Hiérarchisation sans nuances

Dans la méthode utilisée, l'agent chargé d'apprécier la valeur patrimoniale d'un édifice en regard de chacun des trois premiers critères d'évaluation doit hiérarchiser son appréciation selon trois niveaux d'importance. Si la valeur s'impose au plan national (national étant compris ici en référence au Québec), celle-ci mérite un A. Un B réfère à une valeur d'ordre régional et un C, d'ordre local.

Cette hiérarchisation a le défaut de ne pas permettre de nuances. Qu'est ce qui arrive, par exemple, dans le cas de la cathédrale Christ Church à Montréal, laquelle est le produit d'un mouvement ecclésiologique d'envergure internationale?

Lorsque l'agent a terminé son appréciation hiérarchisée en regard de chacun des critères, il compare la combinaison des lettres obtenues (par exemple A pour la valeur historique et symbolique, B pour l'architecture extérieure et C pour l'architecture intérieure, soit ABC) à une liste de combinaisons de lettres prédéterminées, ce qui lui donne instantanément la valeur patrimoniale globale de l'édifice étudié. Cette dernière peut être : A Incontournable; B Exceptionnelle; C Supérieure; D Moyenne; E Significative.

Sur ce point, la méthode fait encore problème, à commencer par la signification des termes employés. Ainsi, les termes «incontournable» et «exceptionnelle» sont plus ou moins synonymes, et ont une signification d'absolu. Comment des valeurs patrimoniales peuvent-elles être «inévitables» (ce qui est le véritable sens d'«incontournable») ?

Pour sa part, le terme «supérieure» n'a de sens qu'avec un complément. Car la question se pose: une valeur supérieure à quoi? À moyenne? Mais que veut dire moyenne? En français, le terme «moyen» a le sens péjoratif de «médiocre». À moins que ce terme «moyenne» soit voulu dans ce cas-ci dans le sens de valeur médiane. Mais cela ne fournit alors aucune indication sur la valeur intrinsèque d'un bien patrimonial, car une valeur médiane peut référer autant à une valeur excellente que médiocre.

Enfin, le terme «significatif» a le sens en français «de marquant, d'important». Comment ce terme peut-il qualifier la valeur de biens qui, selon la hiérarchisation, devraient présenter le dernier degré d'importance?

Le deuxième problème réside dans la combinaison prédéterminée des cotes, comme si l'appréciation de la valeur patrimoniale globale d'un édifice résulterait de l'addition mathématique de ses valeurs historiques et architecturales. Au contraire, cette appréciation est le résultat d'une opération mentale qui fait appel à la connaissance, à l'analyse, au raisonnement mais également à l'intuition.

Suivre une méthode éprouvée

Pour l'appréciation des valeurs patrimoniales des lieux de culte au Québec, il aurait été beaucoup plus simple et beaucoup plus sûr de recourir à l'échelle de notation employée dans l'univers universitaire, laquelle a fait ses preuves, à savoir: Excellent (A+, A, A-); Très bon (B+, B, B-); Bon (C+, C, C-); Passable (D+, D) et Faible (E).

L'avantage de cette échelle de notation est qu'elle est connue de tout le monde et partout, qu'elle est facile d'application, que la signification des lettres est la même pour l'appréciation de chacune des valeurs patrimoniales que pour l'appréciation globale, enfin qu'elle permet les nuances.

Et une médiane établie par rapport à cette échelle révèle une valeur intrinsèque. Ainsi, on pourra dire qu'en moyenne, les lieux de culte au Québec s'avèrent de bons ou très bons édifices (à comparer à «moyens» ou «supérieurs» dans la hiérarchisation proposée).

Cette échelle de notation a été employée avec succès par la Commission des lieux et monuments historiques du Canada pour l'évaluation patrimoniale de plus d'un millier de gares ferroviaires dans tout le pays.

À partir du fait que les Québécois constituent une société distincte, il existe une certaine tendance au Québec de développer des approches, des méthodes, etc., qui sont particulières, donc pas éprouvées. Ainsi la méthode suivie actuellement ne permettra pas de connaître la valeur réelle de notre patrimoine religieux, encore moins de la communiquer au reste du monde. Pourtant, il existe des méthodes éprouvées comme celle utilisée par le Bureau d'examen des édifices fédéraux du patrimoine et par la Commission des lieux et monuments historiques du Canada, laquelle a l'avantage de faire appel à des critères d'évaluation patrimoniale dont les fondements prennent appui sur des principes admis à l'échelle internationale.

Demain: La nécessité d'un organisme autonome


Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com