«Au diable les ego»
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La dure naissance du Festival international de films de Montréal secoue Moritz de Hadeln

Photo: Jacques Nadeau
L'ancien directeur des festivals de Berlin et de Venise avait été embauché pour s'occuper de la programmation d'un nouveau rendez-vous de films montréalais. Aval des institutions, pilotage de l'événement par l'Équipe Spectra: tout baignait dans l'huile. «On m'avait assuré que le FFM de Serge Losique tombait, que le FNC de Claude Chamberlan se joignait au FIFM... », rappelle-t-il.
Fin du beau scénario.
Une mise en demeure de Serge Losique, du FFM, toujours debout et très fâché de se voir privé de fonds publics au profit du nouveau rival, l'attendait au printemps. Bonjour l'accueil!
Claude Chamberlan, avec son Festival du nouveau cinéma à l'automne, a refusé de s'unir au FIFM afin de conserver son indépendance. Le FIFM, qui devait rouler en octobre, a bientôt dû devancer ses dates, histoire d'éviter les conflits avec le FNC. La saga des trois festivals de films à Montréal commençait. Welcome in Montreal!
«Au diable les ego», lance Moritz de Hadeln, excédé. «On a créé un monstre. Je regrette de m'y être prêté.» Il veut bien poursuivre sa tâche, mais sous un autre climat.
Né en Angleterre, élevé en France et en Suisse, à la tête du Festival de Nyon de 1969 à 1980, de celui de Locarno de 1972 à 1977, du rendez-vous de Berlin entre 1980 et 2001, puis deux ans directeur de la Mostra de Venise, Moritz de Hadeln a vu neiger sur le septième art et sur la planète en général. Montréal aura été sa douche froide: «Le Québec m'apparaît moins accueillant qu'on veut bien nous le faire croire, soupire-t-il. Depuis notre arrivée, la seule invitation que mon épouse et moi avons reçue pour une première de film fut cette semaine pour le lancement de la rétrospective d'Agnès Varda à la Cinémathèque. Agnès, une amie, avait exigé notre présence. Sinon... »
Le délégué général aurait préféré attendre en 2006 pour faire démarrer le FIFM, histoire de laisser la poussière retomber sur les chicanes internes et de prendre le temps de bâtir un rendez-vous solide l'an prochain. «Les institutions en ont décidé autrement.»
Il n'a pas la langue de bois, Moritz de Hadeln. Le voici qui appelle à une intervention des instances politiques. Il trouve la ministre de la Culture et sa vis-à-vis du Patrimoine bien muettes dans le contexte de cette crise. Le délégué à la programmation du FIFM affirme qu'un bilan est prévu pour la crise des festivals, sans doute après la clôture du dernier des rendez-vous en lice (le FNC, en octobre). Les directeurs de festival de films et les fonctionnaires de Téléfilm et de la SODEC devraient ausculter le malade et émettre un diagnostic.
Serge Losique ne participera certainement pas à cette réunion (le FFM est privé de subventions publiques de toute façon). Reste les deux autres. «La crise ne peut continuer en 2006, poursuit M. de Hadeln. Il y va de la crédibilité de Montréal sur l'arène internationale.»
Autre hic: entre Moritz de Hadeln et Alain Simard, de l'Équipe Spectra, ci-devant directeur du FIFM, le torchon brûle. Les deux hommes se montrent en désaccord sur l'esprit à donner à leur événement et sur les dates du FIFM 2006. Alain Simard souhaite une manifestation estivale très festive alors que Moritz de Hadeln voudrait donner au FIFM une vocation à la fois cinéphilique et commerciale, dans l'esprit du Festival de Berlin mais adapté à Montréal. Il entend développer des axes naturels pour les films: un volet francophone important et une forte sélection d'oeuvres en provenance d'Amérique latine. Moritz de Hadeln préférerait que le FIFM se déroule l'automne et persiste à rêver d'une union avec le FNC de Chamberlan.
«Même si la période fin août-début septembre n'était pas réquisitionnée par Serge Losique avec le FFM, adopter ses dates serait hériter de la position intenable entre Venise et Toronto. Par ailleurs, il faut savoir ce que l'on veut pour le FIFM. Un festival international reconnu à l'étranger ou une grande animation populaire? À l'heure actuelle, plusieurs modèles ont l'air de se chevaucher... »
Moritz de Hadeln espère que les institutions trancheront quant aux dates du FIFM et à sa mission. Bonne chance!
Pour cette mouture 2005, concoctée à la hâte, le programmateur en chef demande à être jugé sur le contenu et non selon le contexte houleux de sa mise au monde. «Il faut quatre ans pour bâtir un festival de films, et on a eu à peine six mois... »
Conscient de se positionner dans le calendrier des festivals de films après Venise et Toronto, il avoue avoir récolté cette année certaines oeuvres un peu fragiles mais qui trouveront un cadre pour s'épanouir. Moritz de Hadeln se dit satisfait d'une bonne partie de sa programmation, dont le film d'ouverture Les Poupées russes de Cédric Klapisch. Ça ne l'empêche pas d'estimer qu'il y a désorganisation en la demeure.
Frais débarqué du Festival de Toronto, il s'avouait cette semaine impressionné par la taille, l'éclat de l'événement et la solidité de sa programmation. «Ceux qui cherchent à battre Toronto avec Montréal sont un peu naïfs... »
À ses yeux, la présence de plusieurs responsables au FIFM rend la conduite du navire difficile. Il voudrait avoir les coudées franches pour la programmation, aurait souhaité une équipe de presse indépendante hors du giron Spectra. «Le cinéma est un secteur particulier dans l'univers des festivals culturels, rappelle-t-il. Pour l'heure, au FIFM, le nombre des personnes occupées à des histoires de tapis rouges est inversement proportionnel à celles qui sont affectées à la programmation. [...] Bien sûr, Spectra va chercher des commanditaires, mais la machine occupe trop de place.»
Précisons que ce n'est pas la ruée sur les ventes de billets pour les films du FIFM comte tenu de l'amas de festivals. Le catalogue n'a été disponible que jeudi et le programme l'a été à peine plus tôt. Par ailleurs, plusieurs festivaliers déplorent qu'il n'existe pas de cartes d'accès pour le public au FIFM. Moritz de Hadeln se dit conscient des ratés, rappelle que tout s'est fait à la hâte.
Du côté de la programmation, il a choisi au FIFM de mettre l'accent sur des primeurs, ce qui exclut des films présentés à Venise, Toronto et autres rendez-vous internationaux antérieurs. Avec exception cette année pour des oeuvres canadiennes: les films d'Egoyan et de Cronenberg, lancés à Cannes, puis à Toronto, se sont ajoutés à sa liste.
Quant au reste, des distributeurs québécois se disent déçus d'être réduits à donner leurs films au Festival du nouveau cinéma en octobre, lequel ne s'occupe pas d'avoir des primeurs. Ironie du sort: le FIFM est une créature du milieu. Les distributeurs siègent à ses divers conseils. Christian Larouche, de Christal Films, précise qu'il s'agit d'une année particulière puisque cette première tenue du FIFM se déroule après la manifestation de Toronto, devenue incontournable.
«C'est une décision d'affaires de lancer des films à Toronto, reconnaît Moritz de Hadeln. Si un distributeur nous appuie, c'est donnant, donnant. On ne lui offre pas assez à l'heure actuelle. 75 journalistes de la presse étrangère sont attendus au FIFM. Ils sont 800 à Toronto... Il faut s'établir.»
Autre phénomène: avec cette crise des festivals en confusion, certains distributeurs québécois choisissent de sortir leurs films sans la tribune des rendez-vous. Les oeuvres prennent l'affiche au milieu de tout ça. Louis Dussault, de K-Films Amérique, avait lancé au Festival de Locarno La Neuvaine du Québécois Bernard Émond, oeuvre vainement réclamée par les trois rendez-vous montréalais. Le film a ensuite gagné nos écrans, hors festivals locaux. Familia de Louise Archambault a transité par Toronto mais sortait hier chez nous sans appui festivalier.
Pour tout dire, certains distributeurs s'arrachent les cheveux: «70 % des recettes d'un distributeur se font l'automne, précise Louis Dussault. Les festivals occupent tout l'espace. Ça nuit aux films.»
Moritz de Hadeln le répète: «Il faut régler ce bordel d'ici 2006. Il faut aussi s'entendre sur la nature et les dates du prochain FIFM.» Le délégué à la programmation offre même des pistes de solution inusitées: par exemple, subventionner la trentième tenue du FFM de Serge Losique en lui demandant de quitter la piste après coup, quitte à lui laisser toute la place en 2006, sans faire de FIFM.
L'attachée de presse de Line Beauchamp, ministre de la Culture, a rappelé hier la décision politique de ne plus subventionner le FFM de Serge Losique, ajoutant que rien ne peut empêcher ce dernier de tenir sa manifestation pour autant. Quant au Festival du nouveau cinéma, il occuperait, selon la ministre de la Culture, un créneau particulier, qui ne fait pas d'ombre au FIFM.
Du côté de Téléfilm, on déclarait que la forme du bilan de cette crise reste à déterminer et que l'institution suivra le cours des événements avant de se prononcer.
Allez chasser l'impression que l'intervention musclée politique dont rêve Moritz de Hadeln n'est pas pour demain...
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