Et puis euh: Saints et damnés

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Jean Dion
Édition du jeudi 08 septembre 2005

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Et voilà qu'ils parlent de raser carrément le Louisiana Superdome. Vous ne vous en souvenez pas parce que vous étiez ou trop jeunes ou en train de faire pousser des chèvres et du mescapot pékinois aux enzymes dans une commune retirée du système, mais quand le machin a ouvert ses portes, en 1975, il était question de neuvième merveille du monde. Oui, de neuvième, parce que le merveilleux monde du sportª exècre la modestie et parce que la huitième place était déjà prise par l'Astrodome de Houston, inauguré une dizaine d'années auparavant. Formidable ironie que les deux soient aujourd'hui réunis par un interminable convoi de damnés.

Merveille du monde, hé, devenue gigantesque égout à ciel à demi ouvert, théâtre des affres pestilentielles et sanglantes de la promiscuité. Il y a 11 jours, le Louisiana Superdome était un havre d'où voir passer la tempête en attendant de retourner à la maison. Le voici tout à la fois, dans sa probable dernière vocation, tas de merde, tombeau, zoo dont les gardiens se sont enfuis. Et il n'y a plus de maison.

C'était l'époque où, en Amérique du Nord, on affectionnait les grosses patentes en béton, avec ou sans toit, dotées de gazon artificiel. Astrodome et Superdome, Veterans Stadium, Riverfront, Three Rivers, Busch Memorial et, bien sûr, notre Stade olympique bien à nous. La tendance a duré 15 ans, puis on est revenu à la nature, aux cui-cui et à la pelouse sur laquelle on peut passer la tondeuse et qui ne magane pas les genoux.

Le Superdome de La Nouvelle-Orléans est le site qui a accueilli le plus grand nombre de matchs du Super Bowl: six. Mais l'équipe locale, les Saints, ne s'est jamais rendue au Super Bowl. Au pays des zombies, on raconte que les Saints ont toujours été victimes de la poisse parce que leur stade a été érigé sur le site d'un cimetière.

En visitant le site Internet des Saints, on peut consulter un plan du Superdome avec toutes ses sections en coloris chatoyants. Les billets les plus chers, secteur Club Sideline, coûtent 1300 $US.

***

Ce soir commence le calendrier régulier 2005 de la NFL, une occasion de réjouissances, de chips au ketchup et de cream soda même si ce match inaugural verra les Raiders d'Oakland aller se faire varloper en Nouvelle-Angleterre. Personnellement, je connais un collègue -- dont je vais protéger l'innocence en l'enfermant sous le couvercle de l'anonymat, c'est comme ça quand on est une bonne pâte -- qui prétend que les Raiders vont aller jusqu'au bout cette année, mais je ne suis pas certain qu'il soit certain d'au bout de quoi au juste. Alors qu'il est de notoriété publique et parapublique que cette campagne est signée Cleveland Browns tout du long. Avec un entraîneur qui s'appelle Romeo, ça ne peut pas faire autrement.

Quant aux Saints, on ne sait pas encore où ils joueront: à l'étranger toute la saison, à San Antonio ou sur le campus de l'université Louisiana State à Baton Rouge. Cependant, des esprits emplis de belle curiosité m'ont interpellé ces jours derniers en ces termes: «Toi mon Rogatien oint d'omniscience dès ton plus jeune âge, est-ce que tu pourrais-tu nous dire pourquoi cette équipe s'appelle les Saints? Avant cette tragédie, La Nouvelle-Orléans n'était-elle pas plutôt reconnue comme une peccamineuse cité?»

Alors voici. On remonte d'abord à 1937, moment où deux gars, un du Texas et un de l'Oklahoma, Luther Presley (aucun lien de parenté avec E.) et Virgil Stamps, écrivent une chanson gospel, essentiellement complainte de celui qui espère être repêché par le Seigneur lorsque sera venue la fin des temps. «Oh When the Saints Go Marching In / Oh When the Saints Go Marching In / Oh Lord I Wish To Be In That Number / Oh When the Saints Go Marching In», dit la toune. Je vous vois d'ailleurs déjà commencer à danser du bout du pied à cette seule évocation.

Selon la légende, Presley et Stamps auraient vendu les droits sur la pièce pour 5 $. Toujours est-il que par le hasard de la circulation, When the Saints se retrouve dans le patrimoine dixieland, où elle prend du rythme. Elle est reprise par un milliard d'artistes d'horizons divers (Louis Armstrong, Fats Domino, Mahalia Jackson, James Brown, Harry Belafonte), dont le trompettiste Al «Jumbo» Hirt (1922-1999), un natif de La Nouvelle-Orléans qui en fera pratiquement l'hymne de sa ville.

Une franchise de la NFL est accordée à La Nouvelle-Orléans le 1er novembre 1966, jour de la... Toussaint. En plus, Hirt est un des copropriétaires de l'équipe. Tout naturellement, en janvier 1967, le nom est arrêté. Les Saints, la fleur de lys comme logo, les contours de la Louisiane sur les manches des uniformes. Hirt est souvent présent aux matchs des Saints et en profite pour pousser la toune.

C'était la belle époque.

***

Les plus perspicaces des amis lecteurs auront remarqué que cette chronique, qui s'approche chaque jour davantage du Pulitzer, est coiffée d'un nouveau titre. Hors-Jeu aura duré neuf ans (la première fut publiée le 21 septembre 1996), elle aura été ponctuée de 705 livraisons, son nom aura été piqué sans vergogne par d'autres médias, mais avec la disparition de la ligne rouge au hockey, le temps était venu de passer à autre chose, de soulever d'impressionnants et inédits défis à bras-le-corps, bref de faire semblant ici qu'il y a du nouveau alors qu'il s'agit en fait du même vieux stock. Je crois que cela s'appelle le changement dans la continuité, ou la continuité dans le changement, ou la clarté dans la confusion.

Et quoi de mieux pour rendre le fond de l'air du temps que ce bout de phrase typique, cette transition dans la vacuité, ce tremplin vers une nouvelle idée aussi insignifiante que la précédente, Et puis euh? Pas une entrevue de sportif, d'expert, pas une intervention d'amateur qui n'en soit parée comme d'un leitmotiv (c'est beau, hein?). «Écouteeeee, j'pense que définitivement la game et puis euh», vous, c'est votre affaire, mais moi, ça me fout des trémolos drette là.

Nouveau titre, donc, mais même contenu de qualité sans paiement ni intérêt avant septembre 2020, sans obligation de votre part et avec l'assurance qu'aucun représentant n'ira chez vous et, et, et puis euh, c'est ça qui est ça.


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Le - par Louis Reeves-Morache
Le jeudi 08 septembre 2005 08:00

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