Opinion
Suivi sur la série «Les enfants du cyberespace» - Le livre est un cul-de-sac
Mots clés :
L'ordinateur est peut-être l'outil le plus achevé de tous
Après 5000 ans d'écriture et cinq siècles d'imprimerie, le livre a atteint sa maturité pour devenir un support essentiel à notre culture. Comment imaginer notre monde sans le livre et ses dérivés: magazine, manuel, cahier, guide ou journal? L'imprimé est un outil obligatoire à notre intelligence individuelle et collective, on en convient facilement. Ce qui est moins évident, mais plus important encore avec l'arrivée de l'ordinateur, ce sont les ornières dans lesquelles l'imprimé a fait glisser notre pensée.Le livre a pris une place centrale dans la modernité, servant de vecteur essentiel à la diffusion des connaissances. Le livre est un outil remarquable, mais imparfait.
Plonger dans un livre, c'est entrer dans un cul-de-sac. Le livre isole le lecteur qui n'a plus que sa mémoire comme référence. Rencontre-t-il un mot nouveau, il hésite à quitter son livre pour trouver un dictionnaire et la définition. Alors que la réalité est infiniment complexe, l'imprimé est fermé sur lui-même. L'auteur décide ce que le lecteur saura et ce qu'il ignorera.
Le livre est linéaire. Une fois la couverture tournée, les chapitres se suivent, les pages se suivent, les mots se suivent, du haut à gauche jusqu'au bas à droite. Même sur les rayons d'une bibliothèque, les livres sont dans l'ordre de haut à gauche jusqu'en bas à droite, comme d'énormes pages. Les mots et les idées s'alignent en séquences sur le papier, comme dans une parade militaire.
Malgré toutes ses limitations, l'imprimé a structuré notre façon de réfléchir, car lorsque que vient le temps de s'exprimer ou d'acquérir des connaissances, l'imprimé est le moyen d'échange privilégié. Nous ne nous questionnions donc pas sur les lacunes du livre, car celui-ci demeurait notre meilleur outil de connaissance.
Un meilleur outil
L'arrivée de l'ordinateur personnel et d'Internet change la donne. Comme le livre, l'ordinateur est un outil de gestion d'information, mais un meilleur outil.
L'ordinateur est généralement décrit comme un simple outil: «l'important est de savoir s'en servir, qu'importe ce qu'il y a derrière». Pourtant l'informatique n'est pas qu'une technique, c'est avant tout une discipline: une façon de travailler l'information sans la penser inscrite sur du papier.
L'ordinateur offre aujourd'hui une interface simulant notre monde. On sauvegarde un document dans un dossier avant de le mettre à la poubelle. Cette métaphore facilite l'utilisation de l'ordinateur par le profane, mais elle empêche de comprendre comment l'ordinateur peut, mieux que le papier, organiser l'information.
Imaginons un annuaire téléphonique. Ma coiffeuse se prénomme France et travaille au salon Stylibre. Dois-je classer sa fiche, sous «C» comme coiffeuse? Sous «F» comme France? Sous «S» comme Stylibre? Quelle est la réponse? Ce n'est pas «C», ni «F», ni «S». Dès lors qu'on utilise un ordinateur, la question ne se pose pas. L'idée n'est plus de classer la fiche matérielle à un endroit précis, mais de bien qualifier les données:
Prénom: France
Fonction: coiffeuse
Entreprise: Stylibre
La fiche sera enregistrée dans la mémoire de l'ordinateur qui saura bien retrouver «France», «Coiffure» ou «Stylibre» à notre demande. Il pourra aussi nous présenter des listes classées dans n'importe quel ordre.
Cette façon de classer une fiche, ou plutôt de ne pas la classer, ne semble pas naturel. Il semble plus normal de classer «quelque part». Pourquoi cela semble-t-il naturel? L'alphabet comme le papier sont pourtant des inventions humaines. Nous avons si parfaitement intégré l'écriture et l'imprimé à notre pensée que nous oublions que ce ne sont que des outils artificiels et imparfaits. Depuis notre plus jeune enfance, le livre est notre principal outil de connaissance.
Les enfants apprennent très vite à se servir d'un ordinateur. La chose est si évidente qu'elle est devenue un cliché. Avant même de savoir lire, la menotte sur la souris, le petit navigue dans un jeu comme il emplirait son seau de plastique dans un carré de sable. Sait-il sitôt lire, il surfe sur le Web. Pourquoi cette aisance? On croirait qu'il s'agit d'un instinct.
L'enfant vient au monde vierge de connaissance, mais prêt à faire des liens. Pour peu que les choses aient une logique, l'enfant fera des liens intelligents. Placé devant l'ordinateur, il n'a pas d'a priori quant à l'organisation de l'information. Le livre ne lui a pas encore appris que tout commence en haut à gauche, pour se suivre en séquence de gauche à droite. Pour lui, l'information n'est encore qu'un jeu de liens épars. L'ordinateur lui permet d'organiser logiquement ces liens.
L'enfant est-il désorienté quand il lit son premier livre? Non. L'organisation linéaire d'un récit n'est pour lui qu'une façon de structurer l'information, une parmi d'autres. Toutefois, quand l'enfant présente un travail à son enseignant, un décalage peut se produire. Sans culture informatique, l'enseignant peut ne voir qu'un désordre dans la présentation de l'élève et l'obliger au carcan du papier, à la linéarité. On se questionne pour savoir si l'enseignant sait se servir d'un ordinateur et naviguer sur le Web, mais la vraie question est plutôt s'il comprend comment l'information y est structurée.
L'enseignant comprend-t-il que le Web n'est pas une grosse bibliothèque désordonnée, mais une façon nouvelle d'organiser l'information?
Le Web est l'ensemble des informations, avec les liens qui les unissent, qu'on trouve sur Internet. Il n'est pas facile de faire une métaphore correcte pour décrire le Web. Imaginons des milliards de pages éparses, au coin desquelles sont attachées des ficelles. Si l'on suit l'une de ces ficelles, on trouve une autre page, tout près de la première ou très éloignée. Les pages qui forment une masse informe sont reliées entre elles par des ficelles créant une toile gigantesque. Le Web, ce n'est que cela, des milliards de pages et des milliards de liens pour les unir.
Ce modèle, un tas de feuilles et de ficelles, peut sembler un peu ridicule, mais que penser d'une pile de feuilles attachées ensemble sur un côté... pour en faire un livre?
La pensée humaine n'est pas innée. Elle s'est construite avec les outils disponibles au fil des temps: le langage, les mathématiques, le livre, la science. L'ordinateur est un nouvel outil, peut-être le plus achevé de tous. Comme nouveauté, il apporte des changements dans notre quotidien: traitement de texte, guichet automatique, scanneur au supermarché, mais plus encore, c'est sa capacité à structurer l'information qui aura l'impact le plus important. L'ordinateur offre à notre intelligence un nouveau modèle pour réfléchir.

