Les enfants du cyberespace (3) - L'âge butineur
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Les jeunes internautes carburent au «multitâche»

Photo: Agence Reuters
«Le premier discours sur Internet, c'était soit une vision relativement négative, soit une apologie. Ces discours extrêmes d'intellectuels, en noir et blanc, ne sont pas repris par les jeunes. Ces derniers sont plus modérés dans leurs perceptions et dans leurs actions. Ce sont probablement eux qui ont la bonne attitude», croit le professeur de communication Christian-Marie Pons, de l'Université de Sherbrooke.
Le chercheur remarque que l'enthousiasme devant ce «nouveau jouet» constaté lors de ses recherches chez les jeunes en 1996 s'est beaucoup estompé depuis: «C'est maintenant intégré dans leur quotidien, c'est normal. Il y a presque une banalisation d'Internet.»
Certains sont même déjà un peu blasés, à 14 ans (!). «À un moment donné, tu ne sais plus où aller, tu as l'impression d'avoir fait le tour», confie Vincent Brunet en entrevue. Il reconnaît néanmoins qu'Internet demeure son «passe-temps préféré». Son ami Mathieu Hérard, également âgé de 14 ans, affirme pour sa part être descendu du nuage où ses premières séances de clavardage l'avaient fait monter: «C'est rendu normal, c'est une vieille bébelle. Mais cela va toujours rester un outil, même dans 10 ans.»
Les nombreuses interrogations que peuvent avoir les plus vieux sur les vertus et les inconvénients du Net sont complètement incongrues pour leurs enfants et petits-enfants. Spécialiste en psychologie de la communication, Luc Giroux croit que l'idée de «résistance à la technologie n'existe pas pour des ados de 13 ans». «Autant pour les adultes cela a été révolutionnaire, autant pour les jeunes c'est tout à fait normal. [...] C'est très rare que quelqu'un dise que le téléphone ne sert à rien», illustre-t-il.
Si Internet fait maintenant partie de la routine de la très grande majorité des jeunes, cela n'a cependant pas eu d'effet marquant sur eux, croit M. Giroux. «Lorsque l'informatique est devenue populaire, on pensait que cela changerait fondamentalement la manière de penser des humains... C'est faux», tranche le prof de l'Université de Montréal.
Le multitâche
Si les synapses du cerveau des internautes ne se sont pas modifiées, il n'en demeure pas moins que certaines aptitudes sont plus sollicitées. Ainsi, les internautes en général, et les jeunes en particulier, ont davantage tendance à accomplir plusieurs tâches en même temps, ce qu'on appelle communément le «multitâche». L'écoute de fichier MP3, le clavardage, la recherche de sites Internet en même temps que les devoirs -- avec la télévision en arrière-plan --, c'est la norme pour plusieurs.
Luc Giroux s'interroge sur les effets du multitâche à long terme: «Il y a une limite à ce qu'on peut voir, lire et écrire dans une journée. Cela dépend du "hard ware" humain. Cette capacité à échanger à toute vitesse s'accompagne nécessairement d'une part de stress.»
Il entrevoit deux effets diamétralement opposés: les adeptes du multitâche développeront peut-être une résistance aux stimuli et seront moins stressés; ou alors il y aura un effet cumulatif qui les rapprochera du burn-out.
Pour Éric Lacroix du Centre francophone de recherche sur l'information (CEFRIO), cette capacité de digérer des sources d'information différentes simultanément permettra aux jeunes de bien fonctionner dans un environnement où ils sont sollicités de toutes parts. La contrepartie, c'est qu'ils pourraient avoir de la difficulté à se concentrer sur une seule tâche qui exige de la minutie. «Ils sont plus portés à butiner d'une activité à l'autre».
Vincent, lui, n'a pas peur de ce déficit d'attention: «J'ai toujours l'habitude de faire trois ou quatre affaires en même temps. J'aurais la même attention s'il n'y avait pas de musique.» Il a néanmoins son petit secret pour l'étude ou les travaux exigeants: il ferme la fenêtre de clavardage et la musique, pour ne conserver que la télévision ouverte!
Le volume et la diversité des informations disponibles sur Internet modifient par ailleurs la façon dont les jeunes internautes mènent leurs recherches. En quelques touches de clavier, on accède autant à des blogues, des sites gouvernementaux, des pages personnelles, de la littérature scientifique, des textes d'actualité, alouette...
Cela influence les modes d'apprentissage des connaissances, croit Christian-Marie Pons. «L'idée de hiérarchisation des informations est plus vague. Google ne fait pas de sélection et fournit tout en vrac.» Il n'y voit cependant pas un problème insurmontable. L'idée que le «livre est le réceptacle du savoir» est relativement récente dans l'histoire de l'humanité, précise l'universitaire.
Son collègue Luc Giroux partage ce point de vue optimiste: «Si on montre au jeune à bien utiliser le Net, à discerner ce qui est crédible ou pas, le livre n'est pas meilleur que le Net», croit-il en qualifiant la recherche dans le cyberespace de «prodigieusement plus efficace».
Les jeunes internautes rencontrés semblent bien manier les deux modes de recherche d'information. «Quand je veux des informations générales, je vais sur Internet. Si je veux des trucs plus précis, je vais chercher dans des documents ou des livres», explique Vincent. Mathieu note de son côté qu'il privilégie tout particulièrement les sites officiels. Les noms de domaines l'aident à mesurer la fiabilité d'un site. Il avoue tout de go prendre ses informations sur la toile et les réécrire en ses mots.
Une certaine sensibilisation des étudiants s'impose à ce chapitre, selon M. Pons. «Ils vont facilement emprunter des morceaux de texte, faire du copier-coller. Le savoir, pour plusieurs étudiants, c'est comme l'air qu'on respire, cela appartient à tout le monde parce que c'est sur Internet». Une impression que partage Luc Giroux qui siège dans un comité universitaire chargé de traiter des cas de plagiat. «Les jeunes s'approprient parfois des textes sur Internet au point où qu'on les accuse de tricherie. "C'était sur le Net, je l'ai pris." Ils se disent que si c'est public, on peut s'en emparer.»
Mutation de civilisation
Le philosophe Pierre Lévy, titulaire de la Chaire de recherche en intelligence collective, a l'impression que les internautes n'ont que de «petites pelles» pour exploiter une «mine d'or». Il faudra selon lui plusieurs générations pour assimiler la mutation technologique de la dernière décennie, «comparable à l'invention de l'imprimerie».
«C'est sûr que les jeunes vont très vite. Ils naviguent d'un site à l'autre, mais on n'approfondit pas. Il n'y a pas encore l'équivalent de la culture lettrée dans le monde papier. On se retrouve avec une panoplie de nouvelles techniques, sans avoir les outils intellectuels ou conceptuels en conséquence», observe le professeur de l'Université du Québec en Outaouais.
S'adonnant à un petit exercice de futurologie, il avance que la jeune génération rompue à Internet influencera les structures sociales. Habitués à retrouver l'information au bout de leurs doigts, ces citoyens exigeront plus de transparence de la part des institutions. Ils pourraient aussi favoriser davantage la mise en commun des ressources dans les milieux de travail, comme c'est d'ailleurs déjà le cas dans certains milieux universitaires où des enseignants mettent en ligne leurs plans de cours dont peuvent inspirer des collègues. Les communautés de pratique ou d'intérêts, qui transcendent les limites géographiques ou les institutions pourraient aussi prendre plus d'ampleur, estime M. Lévy.
«Les évolutions techniques se comptent en années, les évolutions culturelles se comptent en générations», conclut le philosophe.
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