Les enfants du cyberespace (2) - L'école débranchée

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Clairandrée Cauchy
Édition du lundi 22 août 2005

Mots clés :

Seulement le quart des enseignants utilisent régulièrement les technologies de l'information et des communications pour faciliter l'apprentissage de leurs élèves. L'essentiel du travail d'accompagnement et de formation des professeurs reste à faire.

Photo: Pedro Ruiz

Les ados ont vu le jour en même temps que le cyberespace et ont grandi avec lui. Cette génération est sans contredit la plus branchée: 89 % des 12-17 ans utilisent Internet régulièrement et 99 % y ont recours occasionnellement. Le Devoir poursuit aujourd'hui sa série sur cet univers, qui se terminera demain. Aujourd'hui: l'école.

L'école est le plus souvent à la remorque de la maison, voire carrément absente du train, en ce qui concerne l'utilisation d'Internet. Ordinateurs désuets, manque de formation des enseignants, résistance au changement, quelles que soient les raisons, un fait demeure: le recours à la Toile et à ses dérivés, comme les outils de clavardage ou le courriel, est encore loin d'être intégré à l'enseignement.

Seulement le quart des enseignants utilisent régulièrement les technologies de l'information et des communications (TIC) pour faciliter l'apprentissage de leurs élèves, selon une étude réalisée en 2004. Ces derniers sont surtout concentrés au primaire, où l'organisation scolaire et la présence plus fréquente d'ordinateurs en classe facilitent l'utilisation.

Au secondaire, on s'en sert surtout en sciences, afin de réaliser des expériences avec des laboratoires virtuels. «Cela fonctionne bien avec un noyau de 3 à 4 % des enseignants. Mais cela ne lève pas», observe l'auteur de la recherche, François Larose, du département des sciences de l'éducation de l'Université de Sherbrooke. Fait à noter, les fervents pédagogues du Net ne sont pas nécessairement des jeunes en début de carrière, mais plutôt des enseignants relativement expérimentés, sûrs de leur pédagogie, à l'aise avec l'outil et qui ont tendance à fonctionner par projet, précise le chercheur.

«Internet, ce n'est pas à l'école que ça se passe», renchérit son collègue du département de communication, Christian-Marie Pons. Il souligne d'ailleurs que plusieurs écoles en interdisent l'usage pendant le midi ou les pauses.

Des efforts importants ont pourtant été déployés entre 1996 et 2001 pour doter les écoles de postes de travail branchés. Plus de 300 millions ont été investis dans l'achat d'équipement. Le ratio d'ordinateur connectés au Net est passé au cours de cette période de 1 pour 101 élèves à 1 pour 8. Depuis 2001, cependant, pratiquement plus rien n'est dévolu aux TIC à l'école.

Quatre ans plus tard, le portrait n'est guère reluisant. «Les écoles ont acheté de beaux appareils, mais on ne leur avait pas dit qu'il faudrait un jour les renouveler. Cela n'aide pas l'équipe-école à s'intéresser aux TIC quand on utilise un Pentium I», déplore le président de l'Association québécoise des utilisateurs de l'ordinateur au primaire et au secondaire (AQUOPS), Claude Raymond. Il souligne néanmoins que certaines écoles ont fait le choix des TIC, en puisant à même leurs budgets de fonctionnement ou en organisant des collectes de fonds pour renouveler leurs équipements. «Lorsqu'il y a un leadership des directions, cela a un effet d'entraînement. Si la direction n'est pas à l'aise avec cela, cela tire de l'arrière.»

Le manque de soutien technique rend également les enseignants plus réticents à se lancer dans l'aventure. «Lorsque la machine est brisée et que l'enseignant réussit à parler à un technicien, on leur dit "laissez-nous vos coordonnées, on passera dans trois semaines"», caricature François Larose.

Au cours de ses recherches, il a pu constater que l'ajout de budgets supplémentaires dans une école donnait un sérieux coup de pouce, lorsqu'en plus d'acheter de l'équipement, on libère des enseignants comme personnes-ressources. «Le problème, c'est que cela dure le temps de la subvention, comme une éruption cutanée. Tant que l'État crache, ça marche!», constate-t-il.



Des enseignants à convaincre

Au-delà de la quincaillerie, un problème plus fondamental se pose: comment demander à des enseignants de développer chez leurs élèves des compétences qu'eux-mêmes ne maîtrisent pas?

Officiellement, l'utilisation des TIC constitue une compétence transversale, autant dans le programme du primaire déjà en vigueur que dans celui qui sera implanté cet automne au secondaire. «Des neuf compétences transversales, c'est la seule où les enseignants vont être fiers de dire qu'ils ne sont pas encore compétents», laisse tomber avec un brin d'ironie Marc-André Lalande, conseiller pédagogique à la Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys. Certes il y a des enseignants qui recourent aux TIC depuis longtemps et d'autres qui se jettent à l'eau avant de maîtriser complètement l'outil, nuance-t-il.

Le président de l'AQUOPS en rajoute: «Pour beaucoup d'enseignants, le courriel, c'est le conjoint ou les enfants qui s'en occupent», illustre-t-il en soulignant que l'essentiel du travail d'accompagnement et de formation des profs reste à faire. «Le problème, c'est que les professeurs sont tellement préoccupés par l'implantation de la réforme scolaire que les TIC sont mis de côté. Et en plus, il y a les moyens de pression [dont le boycottage des activités qui ne sont pas directement liées à la tâche d'enseignement].»

Ceux qui hésitent à plonger ont souvent peur d'être désarmés devant des élèves plus habiles qu'eux. Pas si vite, répliquent les spécialistes! «Si un jeune navigue très vite et visite trois ou quatre sites très rapidement, on a l'impression qu'il est très compétent. Mais on se rend souvent compte qu'il n'y a pas de chair autour de l'os», fait remarquer Marc-André Lalande, mentionnant que les jeunes utilisent rarement les TIC comme outils de création.

C'est aussi l'avis de Claude Raymond: «Les élèvent jouent à des jeux, clavardent ou téléchargent de la musique. Ils utilisent peu Internet comme outil de recherche, pour écrire ou éditer des pages Web. C'est à nous, comme pédagogues, de faire le pont entre leurs habitudes d'utilisation et ce que l'école peut leur offrir.»

Pour qu'Internet prenne réellement son envol à l'école, M. Raymond croit cependant que les enseignants doivent cesser de voir cela comme étant une nouvelle tâche qui se rajoute au reste et l'intégrer au contenu qu'ils abordent déjà. Il souligne que les professeurs qui l'utilisent pour eux-mêmes sont plus enclins à l'intégrer à leur enseignement. Certains enseignants suggèrent d'ailleurs que leur équipement informatique puisse être déductible d'impôts, au même titre que les travailleurs autonomes.

Pour que l'école donne du sens

Directeur sortant à l'Institut Saint-Joseph -- un petit établissement primaire privé de la région de Québec qui a pris le virage technologique -- Mario Asselin pense que la formation est vaine si les enseignants ne deviennent pas eux-mêmes des internautes.

Après avoir constaté qu'il avait «jeté 5000 $ par les fenêtres» en formation générale, il s'est employé à trouver ce qui motiverait chacun de ses employés à utiliser l'ordinateur. Excel, les moteurs de recherche, le courriel, la publication de pages Web et même la recherche de recettes culinaires, tout y est passé! «C'est là que le virage technologique s'est opéré. Ils voyaient eux-mêmes un sens à utiliser la technologie.»

Il s'inquiète de voir autant de résistance aux technologies dans le milieu scolaire, où c'est trop souvent vu comme une mode, un peu comme l'a été l'audiovisuel. «Il faut dénoncer cela. Les pratiques des jeunes se vivent bien souvent seuls dans la chambre à coucher. J'ai des doutes sur nos responsabilités en tant qu'adulte de ne pas nommer cela.»

L'interdiction du clavardage à l'école -- que l'on justifie parfois par la crainte que les jeunes soient en contact avec des gens mal intentionnés -- le fait bondir. «Le milieu scolaire n'éduque pas au clavardage, il fait comme si cela n'existait pas. Pourtant cela offre beaucoup d'occasions. Ce n'est pas en l'interdisant qu'on va former de meilleurs citoyens. Dans le monde de demain, ces technologies vont être utilisées dans les entreprises.»

En voulant trop protéger les jeunes, l'école risque selon lui de perdre de sa crédibilité. «Les jeunes font des associations vicieuses: "si les adultes évacuent la pertinence de ce moyen de communication, peut-être que des choses qu'ils disent sur d'autres sujets vont perdre aussi de leur signifiance". [...] On fonde toutes nos affaires sur la peur. Il faut faire confiance aux jeunes.»

Claude Raymond de l'AQUOPS constate lui aussi que les professeurs craignent de tomber sur des sites pornographiques en naviguant en classe. «Ils ne sont pas préparés à intervenir. Mais s'ils accompagnent les jeunes au dépanneur, ils vont tomber sur des revues. Il faut les éduquer, c'est notre rôle!»

La plupart des enseignants préfèrent donc envoyer leurs élèves sur des sites présélectionnés plutôt que chercher une information dans le cyberespace. «C'est la meilleure façon d'être sûr que le jeune ne se mette pas en situation de prendre des décisions, de développer un jugement critique sur la qualité de l'information ou d'améliorer l'efficacité de sa procédure de recherche», observe le pédagogue François Larose, soulignant qu'il ne s'agit pas là d'un problème dans le programme scolaire, mais bien dans le rapport de l'enseignant à l'élève. Un peu résigné, M. Larose note qu'au bout du compte la société demande surtout aux professeurs d'enseigner le français, les maths et les sciences. «Internet est pour eux un outil parmi d'autres, et ce n'est pas celui qui leur est le plus familier», laisse-t-il tomber.

En contrepoint de ce portrait un peu tristounet de l'utilisation d'Internet, des enseignants dévoués se démènent pour aider leurs collègues, les outiller pour faire le saut. Qui sait, peut-être qu'en conjuguant leur enthousiasme à des budgets pour des machines et de la formation, l'école réussira-t-elle à être un peu plus à la page... Web. Peut-être faudra-t-il attendre que les adolescents d'aujourd'hui soient aux commandes d'une classe pour que la magie opère...


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