Quand M. Tout-le-monde s'improvise reporter

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Libération
Édition du lundi 22 août 2005

Mots clés :

Attentats, catastrophes... De plus en plus d'anonymes utilisent leurs téléphones équipés d'appareils photo et de caméras pour témoigner de l'actualité.

Le monde des médias a changé le 7 juillet, jour des attentats dans le métro londonien. C'est Helen Boaden, directrice de l'information de la BBC, qui le dit. «Quelques minutes seulement après la première explosion, nous recevions déjà des photos prises par des témoins», raconte-t-elle. «Une heure plus tard, nous avions 50 images. Aujourd'hui, nous en avons des milliers...» Des photos, mais aussi des vidéos, puisque beaucoup de téléphones portables permettent maintenant d'enregistrer de petits films de quelques secondes.

On en avait vu plusieurs dans les journaux télévisés après le tsunami en Asie du Sud-Est. À Londres, Ben Rayner, rédacteur en chef de la chaîne info ITN, dit avoir réceptionné pas moins d'une douzaine de vidéos réalisées par des passants et des rescapés des attentats. Certaines images étaient si dures qu'elles n'ont pas été diffusées, dit-il. Mais beaucoup de photos, de petits films et de témoignages ont été publiés sur les sites Web de la BBC, d'ITV, de Sky News ou d'autres médias britanniques, qui ont enregistré de ce fait un nombre record de visites.

Déjà en 1963, à Dallas

Tout cela n'est pas vraiment nouveau. Le 22 novembre 1963, à Dallas, un citoyen américain, Abraham Zapruder, filmait déjà, avec sa caméra Bell & Howell

8 mm, l'assassinat du président Kennedy. Quelques jours plus tard, il vendait ses images floues et sautillantes au magazine Life, pour 150 000 dollars. La différence, c'est qu'une caméra Bell & Howell coûtait cher, alors qu'aujourd'hui tout le monde ou presque peut prendre un cliché de plus ou moins bonne qualité avec son téléphone portable. N'importe quel citoyen du monde est désormais un Zapruder en puissance. Il suffit d'être au bon endroit au bon moment. De saisir son appareil numérique ou son téléphone. Et de prendre contact avec un site Internet comme scoopt.com pour négocier au mieux ses clichés.

Comme l'explique John Ryley, rédacteur en chef de Sky News, «la technologie permet une démocratisation de l'information». Pour le meilleur et pour le pire. Car, de même que le journalisme traditionnel connaît des dérives, le journalisme «citoyen», ou participatif, suscite déjà ses propres débordements. Par exemple dans l'affaire du vol Air France qui a raté son atterrissage à Toronto, le 2 août. Un passager -- un «citizen paparazzi», comme l'a surnommé la presse britannique -- est soupçonné d'avoir retardé son évacuation hors de l'avion pour pouvoir prendre des clichés à l'intérieur de l'appareil.

Ce n'est certes pas le premier dérapage du do-it-yourself journalism. On se souvient de Matt Drudge, dont le titre de gloire est d'avoir été le premier à mettre sur la place publique l'affaire Lewinski, mais dont le blog est surtout un véritable moulin à rumeurs invérifiées. Ou encore d'un Thierry Meyssan, dont les thèses délirantes (aucun avion ne se serait écrasé le 11 septembre 2001 sur le Pentagone) ont eu, grâce à Internet, un écho mondial.

Mais le meilleur peut aussi exister dans cet univers de l'«alterjournalisme». Ainsi, les innombrables blogs d'information et journaux citoyens qui ont décidé de jouer la carte de la crédibilité et du respect des règles de base du journalisme. Né en mai, Agoravox se présente comme «l'une des premières initiatives européennes de journalisme citoyen gratuit à grande échelle» (Libération du 15 juin). Le succès de son homologue coréen, www.ohmynews.com, avec 35 000 contributeurs et ses millions de visiteurs, ne se dément pas. Wikinews propose, à l'échelle mondiale, des articles écrits par des bénévoles qui mettent en commun leurs connaissances et informations. Une cyberpresse de qualité peut fleurir sur le Net autour d'un événement particulier, comme on l'a vu lors de la campagne du référendum constitutionnel européen.

«Manipulation»

Dans le monde entier, des sites commencent à recueillir des clichés d'amateurs pour les revendre aux médias traditionnels. C'est le cas de Fotolia.com en France. Aux Pays-Bas, l'agence de presse ANP commercialise désormais, à titre expérimental compte tenu des «risques de manipulation», des photos d'actualité prises par M. Tout-le-monde.

Réseau de vidéastes

Défiés sur le terrain de ce qui fut leur monopole, certains médias traditionnels voient dans le «journalisme participatif» l'occasion de se rapprocher de leurs lecteurs ou spectateurs, en se donnant un vernis «citoyen». Aux États-Unis, l'ex-vice-président Al Gore vient de lancer une télévision «interactive»; en France, Télé Nantes distribue des téléphones 3 G à certains de ses téléspectateurs. De son côté, Télé Grenoble a entrepris de se constituer un réseau de «correspondants vidéastes», recrutant ici un prof de techno, là un travailleur saisonnier, payés 30 à 45 dollars le reportage. Seule condition posée par la chaîne: posséder sa propre caméra DV et «s'intéresser à la vie de sa commune ou de son quartier». Alors, bientôt tous journalistes?


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