Vos réactions

La langue du plus fort

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Claude Nadeau (claude@claudenadeau.net)
Envoyé Le mardi 26 juillet 2005 14:00



Marie-France Legault écrit, dans sa réaction du 18 juillet, "La majorité des européens savent trois ou quatre langues". Rien n'est plus faux: je vis en France depuis 1998 et force est de constater que les Français, par exemple, parlent français et c'est tout. Quant à ceux qui parlent allemand, on repassera! Cette idée de multilinguisme européen est fort répandue au Québec, et j'y croyais aussi lorsque je suis arrivée en Europe, forte de connaître déjà 6 langues. Or malheureusement cette conception est totalement fausse. Je compte sur les doigts de la main mes amis français qui parlent bien -je veux dire correctement- l'anglais. Sans compter que le gouvernement français mène une politique d'extermination de ses langues régionales tout à fait choquante, et que la communauté internationale y assiste impassible, quand elle ne nie pas carrément le problème - mais ça, c'est une autre histoire!

Je suis donc une Québécoise qui parle 7 langues à l'heure actuelle (et j'espère en apprendre d'autres d'ici ma mort), incluant le français et l'anglais absolument couramment, mais incluant également le breton, langue régionale française "gravement en danger d'extinction" selon l'Unesco, une langue celtique que j'ai voulu apprendre (et ce ne fut pas une mince affaire!) suite à un coup de coeur musical. Je suis donc doublement sensibilisée à la problématique des langues en danger, et il est vrai que ma nouvelle vie européenne me donne un recul que certaines personnes vivant au Québec n'ont pas nécessairement.

Qu'on ne se leurre pas: si tout n'est pas mis en oeuvre pour défendre le français au Québec, plus personne ne parlera cette langue d'ici 25 ou 50 ans. Nos voeux pieux n'y changeront rien. Certes la plupart des Québécois sont bilingues (le Québec n'est-il pas la province canadienne avec le plus fort taux de bilinguisme!) mais qu'on ne se fasse pas d'illusions: l'immigrant choisira toujours la langue du plus fort si tout n'est pas mis en oeuvre pour l'inciter à choisir le français.

Pourquoi en effet s'embêter à apprendre une langue si difficile, qui est la langue d'une poignée d'irrédictibles Gaulois seulement, quand l'anglais, réputée langue des affaires internationales, ci-devant auto-désignée nouvelle lingua franca, est la langue de tout le continent?

Sans compter que si la plupart des immigrants ont déjà eu un contact quelconque avec l'anglais (ou enfin avec une sorte de worldglish), peu d'entre eux ont eu la possibilité d'acquérir des notions de français avant d'arriver au Québec. Encore une fois, nous avons une longueur de retard... double, triple, quadruple handicap!

Si je vous disais que je connais même des Québécois francophones qui préfèrent converser avec moi en anglais plutôt que dans notre langue maternelle commune, tout bonnement parce que c'est la langue qu'ils sont habitués d'utiliser au travail, parce que c'est la langue dans laquelle nous avons fait nos études universitaires, parce que les prétextes ne manquent pas... et que c'est tellement plus chic, c'est tellement plus branché, tellement plus "in". Personne ne trouve qu'on est en train d'assister à la louisianisation du Québec? Ca ne saute à la figure de personne?

Oui au bilinguisme, au trilinguisme, au multilinguisme; je suis désormais québéco-européenne et je peux vous le dire en sept langues différentes! mais attention à l'attrait naturel et tout à fait compréhensible de la langue du plus fort. Si nous ne mettons pas tout de notre côté pour que notre langue soit suffisamment désirable afin de s'imposer véritablement comme langue publique, si les mesures incitatives et législatives suffisemment convaincantes ne sont pas adoptées de toute urgence, c'est loin, très loin d'être gagné, nous risquons d'assister à la mort programmée du français. Et nous l'aurons cherché!

Haut de la page

Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com