Congrès mondial de sexologie - Banalisation de la sexualité: dénoncer ou succomber?

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Marie-Andrée Chouinard
Édition du mardi 12 juillet 2005

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Source: Sergei Kulikov Agence France-Presse
Présenté comme la tendance 2005, le dernier-né en matière de piercing, un corsage agrafé directement à la peau.

Pendant que des conférenciers décortiquaient avec sérieux le rôle des médias dans l'affichage et la banalisation de la sexualité, les participants au Congrès mondial de sexologie, accueilli cette année par Montréal, ont eu droit hier sur une note plus badine à un défilé de cheerleaders et de mannequins, et quelques bonbons: une danse lascive et une nymphe tatouée à demi nue, des effeuilleurs dénudant leurs muscles bombés par des heures d'entraînement et l'affichage de «tendances» voulant qu'on abandonne le «piercing» pour le corset directement agrafé à la... peau.

Les organisateurs du XVIIe Congrès mondial de sexologie, qui se déroule toute la semaine au Palais des congrès de Montréal, avaient prévenu l'auditoire en matinée: «Ce sera un événement unique, vous n'aurez pas vu cela souvent dans un congrès!», avait lancé le Dr Pierre Assalian, président de ce congrès. «Venez en grand nombre!»

Look et séduction

Sous le thème Look et séduction, les conférences successives des professeures Mariette Julien, de l'École supérieure de mode de l'Université du Québec à Montréal (UQAM), et de Valérie Laforge, ethnologue à l'université Laval, entretenaient le public de La peau au service du vêtement, et de La chaussure qui fait du pied. Le discours des deux femmes était toutefois pimenté par une présentation visuelle, différents personnages déambulant sur la scène pour illustrer les affirmations des présentatrices.

En plus du groupe de cheerleaders les Phoenix, venues lever la patte trois ou quatre fois pour entretenir la foule, des mannequins ont défilé une heure durant pour soutenir le propos des deux universitaires.

«Aujourd'hui, ce n'est plus le vêtement qui retient l'attention, mais bien ce qu'il dévoile du corps», expliquait Mme Julien, pendant que des jeunes filles se dévoilaient en effet sur scène, laissant transparaître qui son G-String, qui un soutien-gorge pigeonnant -- la mode des «dessous-dessus» --, qui encore un buste nu coloré de tatouages.

«Ce qu'il faut retenir, c'est que la mode est souvent mise au banc des accusés, mais elle ne fait que refléter nos réalités sociales», croit Mariette Julien. Montrant une photo plutôt choquante de la dernière-née en matière de piercing, un corsage agrafé directement à la peau, elle avait précisé qu'après les tatouages et le piercing, «ces corsets sont la tendance 2005».

Pendant que la professeure expliquait que la «pratique du body-building rend compte aujourd'hui de l'obsession de l'apparence du corps», un dieu grec en chemise et pantalon blancs jouait devant l'auditoire la scène de l'effeuilleur, exposant au fil des secondes des muscles bien entraînés. Alors qu'on causait cuir et sado-masochisme, les mannequins défilaient avec cette «seconde peau aux valeurs séductrices indéniables». Alors qu'on évoquait la force du rouge à lèvres comme symbole érotique, des filles sur lesquelles on avait fixé des bouches pulpeuses surdimensionnées faisaient de l'oeil à la foule.

L'impact des médias

De bon goût, tout cela? Dans cette salle et ailleurs, tout au long de la journée, les conférenciers invités à ce congrès d'importance pour les sexologues avaient pourtant évoqué l'impact des médias dans la banalisation de la sexualité, notamment chez les adolescents, donnant une tout autre couleur au propos.

Invitée à prononcer une conférence sur le thème de la sexualité et des média, la psychologue anglaise Susan M. Quilliam, de la British Association for Sexual and Relationship Therapy, s'est ainsi servi du contenu de huit magazines anglais destinés aux adolescentes pour mener sa recherche sur l'éducation sexuelle. À sa question centrale -- le contenu sexuel de ces publications constitue-t-il de l'éducation à la sexualité ou s'apparente-t-il au contraire à de la maltraitance d'enfants (child abuse) -- elle constate qu'en dépit d'un emballage publicitaire vendeur à la Une, ces magazines font de la véritable éducation à la sexualité.

Elle-même «columnist» et courrier du coeur dans des publications anglaises destinées aux adultes, Mme Quilliam a évoqué hier le débat qui a secoué récemment la Grande-Bretagne: organisateur du Band Aid's de 1984, la popstar Bob Geldof a littéralement accusé les éditeurs de ces magazines de «faire de la maltraitance d'enfants en discourant aussi ouvertement de sexualité, ce qu'il associait à un encouragement à passer de la parole aux actes», a relaté Mme Quilliam.

Les détracteurs des magazines tels Bliss, Cosmo Girl, Elle Girl ou Sugar croient que ces Unes aguichantes à saveur de sexualité donnent du lustre au sexe, en parlent trop, au point même d'embarrasser les jeunes, ne livrent pas un message préventif assez fort et contribuent à ce taux de grossesse chez les adolescentes britanniques, le plus élevé semble-t-il de toute l'Europe.

Ses défenseurs, aux côtés desquels Quilliam se range, font une lecture opposée: les adolescents eux-mêmes consomment ces magazines pour trouver réponse à des questions qu'ils affirment ne pouvoir poser à personne; les publications présentent un contenu critique et à saveur éthique, et répondent à un réel besoin d'information sur la sexualité.

En matinée, la professeure Lucia F. O'Sullivan, de la Columbia University, avait présenté les résultats de sa recherche sur la sexualité de jeunes adolescentes new-yorkaises de 12 à 14 ans. «La majorité des recherches sur les adolescentes sont centrées sur les problèmes, et c'est surtout ce dont on parle dans les médias», a-t-elle affirmé. «Mais au-delà des grossesses indésirées et des maladies transmises sexuellement, les adolescentes ont beaucoup à dire sur leur satisfaction quant aux pratiques sexuelles et à leurs attentes.»

Malgré un message particulièrement dirigé vers la pratique de l'abstinence, surtout sous la baguette de l'administration Bush, les Américaines ont répondu avoir une perception positive de la sexualité (75 % d'entre elles) et des rapports satisfaisants, «même si on leur dit dès le plus jeune âge que rien de bon ne sortira de tout ça», a affirmé Mme O'Sullivan.

«Les filles ont des choses à dire sur les émotions qu'elles ressentent "en lien avec" la sexualité, et c'est positif, même si le message qu'elles avaient reçu était négatif», explique la chercheure. «Je suis étonnée de constater à quel point le champ des émotions est complètement négligé dans la recherche dirigée vers la sexualité des adolescents. Il y a pourtant là beaucoup à apprendre.»


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