Opinion

Libre opinion: Maladie de la «vache folle», une conspiration productiviste?

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Sylvain Charlebois, Professeur adjoint à la faculté d'administration de l'université de Regina et chercheur en distribution et sécurité alimentaires

Édition du jeudi 30 juin 2005

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Les États-Unis, qui utilisent une instrumentation de dépistage moins précise que celle employée au Canada, viennent de déclarer la présence sur leur territoire d'un deuxième cas de vache folle qui, de surcroît, provient de l'État d'origine du président actuel, George W. Bush, soit le Texas.

Le premier cas, survenu en décembre 2003, avait carrément bouleversé la cadence vers une éventuelle réouverture des frontières américaines au boeuf canadien. De plus, certaines parties de la bête malade avaient intégré la chaîne alimentaire avant même qu'elle ne soit diagnostiquée de l'encéphalopathie spongiforme bovine (ESB). Quelques semaines plus tard, le puissant département de l'Agriculture des États-Unis (USDA) a annoncé que ce cas provenait du Canada. L'Organisation mondiale de la santé a lui aussi affirmé que ce cas provenait du cheptel canadien.

Cette fois-ci, le gouvernement américain se veut rassurant puisque, contrairement au cas de décembre 2003, la carcasse de l'animal en cause n'a pas été introduite dans la chaîne alimentaire. Ce cas ne changera vraisemblablement pas grand-chose pour l'industrie bovine canadienne. Par contre, le lucratif marché japonais étant toujours fermé au boeuf américain, il est d'ores et déjà acquis que les négociations se corseront entre ces deux pays.

Malgré tout, en examinant la chronologie de ce cas plus récent, nous sommes à même de constater l'existence de véritables embûches devant la mise en oeuvre des politiques publiques en matière de sécurité alimentaire aux États-Unis. D'une part, la bête avait été abattue en novembre dernier, soit plus de sept mois avant le diagnostic officiel du 24 juin dernier. Plus inquiétant encore: pour confirmer le cas, l'échantillon a été envoyé le 10 juin dernier à Weybridge, en Grande-Bretagne, dans un laboratoire mondialement reconnu pour son expertise en matière d'ESB. Ainsi, un délai de 14 jours a été nécessaire avant d'en faire l'annonce publique, un sursis qui devrait ordinairement prendre cinq jours tout au plus. Pourquoi un tel délai entre les tests? En outre, le fait que le USDA a annoncé ce cas un vendredi, au début des vacances estivales, quelques jours avant la fête de l'Indépendance, nous incitent à croire qu'il y a peut-être un parallèle à faire entre ce deuxième cas et le premier cas d'ESB américain, annoncé un 23 décembre. Les moments des annonces sont-ils choisis dans la seule intention de protéger les intérêts de l'industrie?

Quoi qu'il en soit, sans pour autant s'enliser dans la thèse du complot, les politiques publiques américaines en matière de sécurité alimentaire favorisent nettement les intérêts de l'industrie bovine. De façon implicite, le portrait de la sécurité alimentaire américaine manque de vision, voire de directives stratégiques, et, malheureusement, le Canada n'a pas de leçon à donner aux Américains à ce chapitre. Les jeux politiques sont inhérents aux procédures de sécurisation alimentaire, ce qui va de soi. Les prérogatives actuelles en matière de sécurité alimentaire des Américains ainsi que des autres pays exportateurs nets de produits agricoles sont sous-jacentes à un ordre du jour politique productiviste, focalisant uniquement l'exportation.

Avec l'arrivée de problèmes comme l'ESB, la gouverne alimentaire mise en oeuvre dans les différents pays industrialisés tombe maintenant en désuétude et peine à préserver un degré de confiance acceptable de la part des consommateurs. Ce deuxième cas de vache folle américaine en est une preuve cinglante. L'industrialisation des méthodes de production et la centralisation du pouvoir par quelques conglomérats internationaux en alimentation ont transformé l'économie alimentaire de la planète. Partout, nous sommes témoins d'une lutte sans merci entre la santé publique et l'influence grandissante des entreprises.

En analysant le comportement des législateurs au cours des trois dernières décennies en matière de sécurité alimentaire, il saute aux yeux que la sauvegarde de la santé publique a résolument été marginalisée. Les systèmes publics de sécurisation alimentaire réagissent aux forces systémiques sans laisser présager les futurs écueils qui peuvent frapper les consommateurs. Le cadre opératoire de gestion en matière de sécurité alimentaire est devenu fort complexe. L'ampleur de la problématique nous incite à croire que l'approche «compartimentale», fortement utilisée en politique publique, n'est tout simplement plus viable. D'habitude, différents ministères ou départements s'entrecroisent et provoquent un labyrinthe bureaucratique inefficace, un réflexe qui ne fait pas bon ménage avec la sécurité alimentaire. Aussi, dans certains pays, l'architecture institutionnelle crée parfois des remous. [...]

L'ambition des entreprises agroalimentaires encourage l'opportunisme économique et financier et pilote actuellement les mécanismes de gouverne alimentaire de plusieurs pays, y compris les États-Unis et le Canada. L'évolution des politiques publiques en matière de sécurité alimentaire est un processus social. Le système public doit se démocratiser afin d'intégrer les nouveaux paramètres de la mondialisation, et ce, dans un contexte où les goûts et les besoins des consommateurs se régionalisent davantage. Le processus doit se faire de bas en haut et non de haut en bas. À l'heure actuelle, aucun pays ne peut se vanter d'avoir créé le système parfait, et l'adaptation est loin d'être terminée. Sans contredit, les risques de contracter la maladie de Creutzfeldt-Jacob, la variante humaine de la vache folle, sont négligeables. Par contre, qu'en sera-t-il de la prochaine maladie? De la prochaine imprudence industrielle?

Somme toute, avec ce nouveau cas d'ESB, les États-Unis doivent maintenant marchander avec les représentants nippons cette nouvelle tache noire à leur dossier. Bref, ils devront en finir avec l'approche productiviste et répondre aux besoins de la société en général. Comme le Canada devra éventuellement apprendre à le faire, les États-Unis gagneront davantage à démontrer une certaine humilité diplomatique et à signaler au monde une intention légitime de changer leur architecture institutionnelle en matière de sécurité alimentaire.


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